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SEGOLENE ROYAL : une truffe dans le caviar

13 mai 2006

par Serge Rivron

SEGOLENE ROYAL : une truffe dans le caviar Par Serge Rivron

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Soyons équitable : j’ai pour la truffe, qu’elle soit noire, blanche ou en chocolat, un goût immodéré. Les vicissitudes de la langue établissent cependant un lointain cousinage entre ce mets délectable et certain renflement tumoral parasite dont l’aspect souvent grotesque a conféré aussi au mot de "truffe", le sens de "blague, farce". Par respect pour toutes les sortes de truffes, je tenais à le préciser.

C’est qu’il faut être bien précis et prudent, quand on s’attaque à la candidate non encore officiellement déclarée à l’investiture socialiste pour la candidature à la présidence de la République française. Parce que tout le monde sait que, malgré les airs de dame du Bon Secours qu’elle essaie de se donner, la candidate non encore déclarée à la etc..., est terriblement chatouilleuse sur le respect qu’on lui doit. Et surtout parce qu’elle est une femme, et qu’une femme en politique, ça mérite, paraît-il, un respect spécial, une sorte de bonus de respect. Toute critique qu’on lui adresse doit donc d’abord être mesurée à l’aune du sexisme que, par un de ces retournements dialectiques dont elle a le secret, la candidate prétend ainsi pourfendre. De ce point de vue, il eut sans doute été préférable, pour ne pas risquer l’accusation de "sexisme par a priori", de trouver une métaphore plus masculine que la truffe, pour titrer sur Mme Royal - il y avait bien l’oursin, mais l’insigne Philippe Bouvard aurait pu porter plainte pour plagiat. J’ai aussi pensé carrément à masculiniser le mot, mais "un truffe dans le caviar" serait immédiatement passé pour une faute de frappe. Bref, j’ai fini par opter pour le respect de la langue et la richesse de la métaphore : Ségolène comme truffe dans le caviar, ça colle plutôt bien. Pour ce qui est du caviar, point n’est besoin de s’étendre.

Ah ! Je ne croyais vraiment pas si bien dire lorsque, aux premiers jours de novembre 2005, en conclusion d’un article sur la violence dans les banlieues, j’écrivais qu’on en arriverait "à imaginer sans sourire une issue au problème dans la candidature de Ségolène Royal à la Présidence de la République.  [1] On me disait "quand même, pourquoi elle, d’où tu nous la ressors, tu lui en veux... ?" Et pan ! Nous y sommes ! il aura fallu à peine quelques semaines, et ce que je pensais sincèrement être une fable réthorique est devenue une prophétie !

Qu’est ce qui se passe ?

Dans leurs célèbres entretiens de 1965, Alfred Hitchcock donne à François Truffaut le secret d’une de ses recettes de conteur : le MacGuffin, un argument creux, "le plus vide possible", qui sert de motif à l’histoire qu’on raconte. Plus le MacGuffin est vide, plus il est efficace à nourrir le suspense, qui est, lui, l’élément capital du récit. En allant repêcher Ségolène Royal dans sa présidence de Région (Poitou-Charentes, où par ailleurs, elle ne fait pas que du mauvais travail), en l’exhibant quotidiennement à l’insaisissable "opinion publique", en utilisant à l’envi les contradictions, incohérences, insuffisances de la candidate, mais aussi sans doute en réveillant en elle l’ambition jamais éteinte de porter au plus haut le pavoi de la féminitude dont elle s’imagine volontiers l’historique égérie, les média font du MacGuffin sans le savoir - et, pour le plus grand honneur du maître du suspense, ça marche encore très bien.

On pourra donc à présent tout dire et tout écrire sur madame Royal : rappeler son inefficacité en tant que brève ministre de l’environnement, la mise-en-scène réitérée de sa vie familiale (séjour en maternité compris !) dans les magazines, sa morgue lors de l’affaire de Montmirail,  [2] quand elle confondait son rôle de ministre de l’éducation avec celui de Grand Inquisiteur. On pourra passer en boucle les déclarations démagogiques dont elle abreuve l’auditoire dès qu’il s’agit de prêcher la justice, ou l’égalité des sexes, ou la défense de l’enfance maltraitée, ou le droit au logement et à tout ce qu’on peut trouver de bonnes causes et de gentilles intentions. On pourra épingler son intransigeance et sa mauvaise foi les soirs d’élections perdues, et monter bout à bout les images de ses triomphes tout aussi intransigeants. La truffe sert toutes les sauces, et toutes les sauces lui servent. Qu’on s’échine à démontrer que Ségolène est trop de droite pour être à gauche, lorsque, par exemple, elle fait l’éloge du "blairisme" en pleine crise du CPE ou en gouvernant sa Région, pourtant très largement socialiste, sans le concours des élus de sa majorité : c’est mettre en avant son indépendance d’esprit, qui fait la valeur des grands chefs ! Qu’on s’interroge sur la cohérence d’une pensée économique qui l’a portée à soutenir (feu) le traité constitutionnel européen et son libéralisme outrancier, puis à prôner aujourd’hui la très socialiste recette de la relance par de grands chantiers d’Etat : c’est pour admirer qu’elle n’ait aucun tabou idéologique, ce qui est une preuve certaine d’efficacité sur le terrain, déclare-t-on plein d’ardeur. Qu’on moque son incapacité à tenir un propos argumenté : c’est pour s’exclamer aussitôt que, certes, il est dommage qu’elle s’enlise dans les débats sérieux mais oh ! lala ! Elle est tellement performante dans ses envolées de 15 secondes ! les 15 secondes de Ségolène, quelle puissance ! qu’est-ce qu’elles font bien mouche ! Que voulez-vous, c’est une passionnée !

Bref, elle est présidentiable, et dans l’état de décrépitude du discours médiatico-politique en France, ça n’a rien d’étonnant. La 5e République, "arrangée" par les essais transformés de cohabitation auxquels se sont livrés François Mitterrand et Jacques Chirac, amendée par ajouts successifs de soustractions au pouvoir présidentiel - ah ! le raccourcissement à 5 ans du mandat présidentiel ! - éreintée par la forfaiture commise par l’ensemble de nos soi-disantes élites envers le suffrage populaire - ce "non" au traité constitutionnel européen qu’on a ouvertement choisi d’ignorer -, la 5e République est plus que jamais propice à la présidentiabilité de candidats dénués d’autre ambition politique que celle qu’ils ont pour eux seuls. Mais attention hein ! à condition qu’ils proclament bien fort, et qu’on reprenne en chœur que "ce qu’il faut à la France, c’est une grande ambition politique" ! A condition de remplir le vide avec des phrases toutes faites et des mots qui fassent un peu moderne, qui répondent aux attentes des Français - et surtout à celles qu’on leur prête !

C’est ainsi que Ségolène Royal, qui entend montrer qu’elle peut aussi bien que Chirac représenter dignement la France aux finales de coupes d’Europe et aux arbres de Noël de l’Elysée, utilise à tout bout de champ un vocable tout neuf, droit sorti d’une de ces séances à trouvailles organisées régulièrement par les cabinets de communication : "participatif". Après le toujours très coté "citoyen", ce sympathique accessoire est tellement pratique et fort en symbolique gnangnan qu’il peut accompagner absolument tout substantif de son relent de modernité : "démocratie participative", "budget participatif", "forum participatif"... sur le site internet de la Région Poitou-Charentes, "les idées fusent", comme dit un titre du journal Sur Parole, lancé par la présidente en février, pour l’aider à soutenir sa campagne au prétexte d’expliquer participativement à ses contribuables participatifs à quoi est utilisé leur argent citoyen  [3]

La première véritable ambition d’un candidat-président, qui ne devrait par définition en aucun cas se contenter du pitoyable résultat d’une évolution institutionnelle ayant conduit à vider de presque toute capacité opératoire le dessein qu’il souhaite pour son pays, consisterait précisément à se préoccuper sérieusement de l’avenir de nos institutions nationales et européennes. Mais quel pensum, quand en Hauts-lieux on est définitivement persuadé que ce qui intéresse les Français, c’est de savoir comment gagner des millions, et accessoirement avec quelle gentille intention solidaire !

Pas de doute, dans cet afadissement du discours ambiant, Ségolène Royal bénéficie d’un concours de circonstances qui favorise, qui impose sa candidature. Néopuritaine (elle refuse le mariage homosexuel, et l’émancipation des femmes va, pour elle, de paire avec l’interdiction absolue de l’exploitation mercantile de la nudité, quitte à tenir aux prostitués des propos qui frisent le déni d’existence), sa vision simpliste et émotive de l’action politique rencontre les faveurs de la partie la plus active et intégrée de cette "opinion" que cajolent les média : les "bobos" pudibonds et politiquement incultes qui n’ont toujours pas compris pourquoi les Français avaient majoritairement dit "non" à la constitution européenne ni, même, pourquoi Jospin avait été éliminé du second tour de l’élection présidentielle.

Dans son petit cours, Hitchcock disait aussi à Truffaut qu’il était impératif de ne pas attendre la conclusion du film pour dévoiler au spectateur la vacuité du MacGuffin, au risque que la salle hurle et siffle son dépit d’avoir été abusée. C’est une leçon qu’il faudrait que notre médiature finisse par entendre, si elle veut éviter pour la troisième fois le ridicule de ses désillusions du fameux "21 avril" ou de l’impensable "29 mai". Vanter les mérites d’une truffe dans le caviar, ça ne mange pas de pain, mais au bout d’un moment, ça risque de saler la note.

-  Lire également : Ségolène Royal : le joker de la posture

Serge Rivron


[1] In "Notre société a généré un monstre" http://stalker.hautetfort.com/".

[2] En juin 1997, alors qu’elle venait d’être nommée en charge de l’Education Nationale, Ségolène Royal mit la lutte contre la pédophilie au premier plan des préoccupations de son ministère. Or un enseignant de collège, calomnieusement impliqué par un jeune dans une affaire de pédophilie, se donnait pendant ce temps la mort. Si le suicide ne peut, bien évidemment, et malgré les excès qu’elle manifestait alors dans sa volonté de sacraliser la parole de l’enfant, pas être imputé à Ségolène Royal, elle se montra en revanche, dans une déclaration média qui suivit directement le drame, d’un parfait cynisme vis-à-vis de l’enseignant décédé et de ses proches, puis hermétique à tout remords lorsque ces derniers s’adressèrent à elle pour l’inciter à plus de modération. Elle continua, selon les dires de la famille de l’enseignant, à répandre sur cette affaire des mensonges calomnieux, et ne s’excusa jamais, même une fois reconnue l’innocence du suicidé. Sur Montmirail voir http://desirsdavenir.over-blog.com/categorie-429817.html D’une manière générale, pour le déboulonage du discours Royal, voir http://desirsdavenir.over-blog.com.

[3] Ségolène Royal n’est pas la seule à avoir récemment doté sa Région d’un organe de presse destiné à assurer sa promotion. De nombreux présidents de Régions se sont lancés (parfois de manière bien plus onéreuse qu’en Poitou-Charentes) dans cette aventure, qui a essentiellement pour but de tourner la loi concernant l’interdiction de dévoiement à des fins personnelles de l’information institutionnelle à l’approche des échéances électorales.