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De mémoire

20 février 2008

par torpedo

(JPEG) Paru dans Silence N° 354 février 2008

On pourrait commencer dans l’après-68 avec ces vers d’Hugo :

" L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme."

La question de la mémoire nous interpelle et celle des années 1970 en est à ses premières analepses, premiers récits. De mémoire est celui d’un révolutionnaire toulousain.

Tout commence par des aveux ?

"A cet âge j’ai toujours eu peur de trahir, je croyais (... ) qu’il s’agissait d’un microbe (... ) d’une blennorragie". Aveux d’un homme qui ne baisse la garde devant rien, ni les femmes ni les juges, et chez qui la trahison est de l’ordre de la maladie. Aveux qui répondent à la sen­tence de Montherlant :

"Vivent mes enne­mis ! Eux du moins ne peuvent me trahir !"

Il n’en reste pas moins que Jean-Marc avoue avoir fumé un pétard à Soho avec Hendrix, picoré du speed pour le concert de Soft Machine à Toulouse et joué des coudes pour voir King Crimson à Paris. On est loin de la fiche anthropométrique affichée dans les commissariats de France pendant des années.

Charlie Bauer nous avait gratifié du récit de sa jeunesse marseillaise, de sa vie carcérale, au service d’un communisme illégaliste, en écrivant Fractures d’une vie.

Olivier Rolin avait fait œuvre poétique avec Tigre de papier évoquant son ami Tarzan à la Gauche Prolétarienne (G P). Jean son frère ironisait avec L’Organisation.

Jean-Marc Rouillan se propose d’écrire autre chose. Avec l’ex-membre d’Action Directe, la paro­le est plus dure "les orteils dans le carrelage de Fresnes" et pour cause... du peuple. Il fait partie de ceux qui ont continué l’aventure et qui le paient depuis 1987 par un emprison­nement interminable.

D’abord Jean-Marc Rouillan est toujours en lutte et c’est sûrement la prison qui l’oblige à tenir dans un duel prolongé entre deux rigi­dités.

Ce livre est écrit à la première person­ne mais du pluriel, un "nous", ce nous du pavillon de la rue d’Aquitaine, de ces amis et compagnons de jeunesse, ce "nous" des proches de la GP, de Vive la Commune, un nous prêt à tout casser après 1968. C’est l’histoire d’une jeunesse reprenant René Char, qui agissait en primitif mais prévoyait en stratège.

Au-delà des querelles de chapelles sempiternellement reconduites par la génération sui­vante, c’est un récit de garçons bagarreurs, pas toujours à l’aise avec les filles et le sexe, et donc prêts à devenir des chevaliers errants défenseurs des bonnes causes, lais­sant leurs "pensées cavaler dans l’hé­roïque". Mais ces chevaliers n’ont nul besoin de dévaliser des moines ou de prendre des moulins pour des géants. La réparation des injustices est bien à prendre dans l’Espagne de Cervantes, mais ce n’est plus la bataille de Lepante mais la défense de Madrid qui fait réfé­rence, ce n’est plus Torquemada qu’il faut ridiculiser mais Franco.

Autant le récit de Bauer sentait le Mistral souf­flant au-dessus des docks de Marseille, la poussiè­re des chantiers et l’on­doiement des vagues vers l’Estaque, autant Rolin roulant sur le périphé­rique parisien à bord d’une antique DS nous faisait renifler du diesel,

chez Rouillan c’est la porte de la ville antifranquiste qui nous est ouverte et elle sent la poudre.

Toulouse la ville des rouges, la ville des réfugiés de l’après-guerre civile et de la résistance, va marquer l’auteur. Il y a le respect pour les vieux anarchistes espagnols, mais aussi une reconnaissance de l’influence de la GP, repaire sinon des plus authentiques révolu­tionnaires, en tout cas des plus castagneurs. En témoignent les rencontres avec l’ETA, le procès de Burgos, les combats dans l’université lors de cette fameuse jour­née d’insurrection décrétée par le haut-commandement de la G P. De littérature, ce livre en est à l’ébauche, emportée dans le discours et la justification politique mais il est vrai qu’il s’inscrit dans la collection Mémoires sociales. Inscrit aussi dans un respect pour Hugo, auteur exilé, révolté contre la peine de mort qui disait : "grattez le juge, vous trouverez le bourreau".

De l’amateurisme révolutionnaire qui fait chaud au cœur quand lui et la Carpe mon­trent leurs fausses cartes d’identité à un vieux combattant espagnol :" Bien sûr que ça peut passer [...] s ! c’est la nuit, si la lampe del gouardé est grillée... si le capo­ral n’a pas oun dixième à chaque œil... "

Ce livre respire par moments la bonne humeur et les plaisanteries de la jeunesse. Rocard défendant un pays basque libre ou un jeune racontant au juge la fatigue de son bras qui avait trop jeté de pierres, voilà quelques bons moments.

Un visage de Rouillan que seuls les lecteurs de CQFD, où il écrit chaque mois, lui reconnaîtront.

D’ailleurs il se met en colère pour rappeler que cette vie de combattant était belle et joyeuse.

Connaître celui qui fut aussi un ennemi public à l’instar de Jacques Mesrine à tra­vers ses goûts pour le cinéma, avec Easy Rider, par la musique avec Léonard Cohen, change le regard sur celui qui fit sauter des commissariats ou exécuta le général Audran. L’amitié avec Henry Martin, son ami qui ne prit pas le même chemin commence avec des chansons.

Ce premier volet finit sur l’évocation, à la dérobée, de ses enfants qu’il aimerait voir jouer avec ceux de ces compagnons, morts aujourd’hui. Sa fierté est dans ce "Je regrette" qu’il refuse de prononcer pour Sortir de prison.

C’est sa fidélité à l’histoi­re, à sa mémoire.

Le "On ne trahit pas ce qui n’existe plus" de Salacrou s’oppose évidement à des serments tout aussi valables, tels ceux de la chevalerie.

Ainsi Roland ten­tant de sortir de son défilé basque : "Tel qui trahit se perd et les autres avec lui !"
-  Mais le sens révolutionnaire est un sens moral, n’est-ce pas ?

-  Christophe Goby.

Jean-Marc Rouillan Ed. Agone (Marseille) 2007 - 204 p. -14 €

-  Source : AD

torpedo