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e-torpedo-le webzine sans barbelés
Mon usine
suite de la nouvelle d’Andy Vérol

13 mai 2007

par torpedo

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L’alternative, mourir...

Me fais pas la leçon. On avait vraiment l’impression qu’il fallait s’amuser de choses essentiellement ennuyeuses. Très ennuyeuses. C’était tout à fait vrai. Vraiment. C’était assez étrange cette période où nous sommes passés de quatre à deux ou trois saisons. Plus de printemps, pas vraiment d’hiver. Surtout des étés où nous étouffions.

Choisir de rester en France était surtout la conséquence d’une personnalité dessinée par la lâcheté. Il était aussi vrai qu’étant issu de familles dites « laborieuses », « sages » (sur plusieurs générations, nous n’avions pas le souvenir d’une quelconque forme d’arrestation que ce soit), je n’avais aucune notion de ce que pouvait être une prise de risque individuel.

Je viens de prendre Marie pour la seconde fois de la matinée. J’ai l’estomac endolori par des crampes monstrueuses (l’impression de sentir courir une vipère nerveuse dans le gluant de ma bile). Un petit groupe de quatre conduit par Juan est allé tenter de pêcher des poiscailles dans l’océan noir et turbulent. Je joue avec mon index dans le sperme épais qui sèche déjà sur ma cuisse gauche. Des bulles. Des bulles. Une sorte de salive. « Goutte-le Marie. » Son regard noir me tronche une seconde puis ses paupières se ferment avant qu’elle ne se penche, toute langue pendue, sur la semence frelatée.

Ma culture familiale, l’univers classe moyenne basse dans laquelle je m’évertuais à gigoter, avaient fait de moi un petit type pas con, mais pas vraiment bon. Je voyais les gens « venus de rien » qui avaient réussi à se hisser au sommet, avec beaucoup de crainte. A les observer dans le prisme de l’écran plat de mon LCD (c’est ainsi que l’on concevait les télés), j’avais peur qu’ils ne m’aspirent comme un filet de bave qui se serait échappé de la commissure de mes lèvres.

Sensualité de l’image. Jaune. La couleur jaune frappe mon esprit à l’instant de ce souvenir.

Il y avait eu, en France, un mec comme Tapie, un autre comme Bérégovoy, un Sarkozy, un Johnny, enfin ces gens appartenant au monde politico-show-business. Ils étaient généralement les meilleurs représentants du Capitalisme rageur qui secouait brutalement, vigoureusement, violemment (Il y a viol, dans violemment) l’ensemble de la population.

Nous en étions tout retournés de devoir ou admirer, ou haïr ces gens qui avaient forcément bouffé tous ceux qui les entouraient pour réussir. Ce système économique avait quelque chose d’hyper-sournois. D’une part, il fournissait à des lâches tel que moi des moyens sociaux, financiers, matériels voire affectifs (l’illusion du bonheur) qui ramollissaient jusqu’à mon gland turgescent.

D’autre part, il pourrissait tous les rapports entre êtres normaux, humbles, très peu ambitieux, en les montant vigoureusement les uns contre les autres.

Ça puait sérieusement.

Je décalotte lentement. Marie a un haut-le-cœur, puis court dégueuler dehors, tous seins à l’air.

Vers la fin de cette époque-là, je faisais comme tout le monde. Je suais dans des boulots parasitaires majeurs, des tâches qui, maintenant que la survie s’était réinvitée dans la bulle de nos vies, consistaient à vendre des choses à d’autres, à communiquer sur des choses que nous vendions, à promotionner, fidéliser, indemniser, répondre aux besoins.

En dehors de notre statut de consommateurs, nous n’avions plus rien d’humain.

LE but consistait à travailler, gagner le plus d’argent possible pour tenter de posséder un logement sur-valué par d’autres vendeurs de choses. Nous produisions des produits parasitaires. Les usines, les lieux de production réelle se trouvaient en Asie, en Afrique, en Ailleurs, en Quelque part où, au mieux, nous pouvions voyager quelques jours par an.

Lorsque l’on songeait à monter une activité professionnelle, c’était surtout acheter ou produire des petites conneries à vendre à des centaines de connards de consommateurs. Il y avait quelque chose d’encore plus parasitaire que la production artistique : vendre des championnats de sport, des assurances-vie, des kärschers, des écrans plats, vendre des projets, vendre des affiches, vendre de l’événementiel, vendre de la peur, du bonheur, vendre du plaisir, des plaisirs, vendre de l’argent, vendre des moquettes, des voitures, vendre des cordes à linge, vendre des packaging, des jeans, des marionnettes, vendre des produits artisanaux, des cure-dents, des douches relaxantes...

Vendre. Acheter. Puis vendre. Puis acheter. Vendre.

Nous n’étions plus que des intermédiaires entre ces gens qui se tuaient à extraire des matières premières, ceux qui les transformaient, ceux qui les transportaient. Nous étions dans des bureaux, très surveillés par des managers qui réalisaient à quel point ils n’étaient que la chose de leurs propres managers, des boîtes avec des écrans, téléphones, des gens au bout du fil. Je vendais tout le temps. Serveur dans un café, c’était vendre. Organiser une pièce de théâtre, c’était dans l’optique de la vendre. Sympathiser avec des gosses, avec des vieux, avec des femmes, des mecs, c’était pour, à terme, leur vendre quelque chose. Et quand nous ne vendions pas, nous élaborions des projets en vue de les vendre. Et d’autres, tout le monde, d’acheter tout, tout le temps.

En d’autres termes, nous n’étions que les outils bidoche/os/sang.

Les centres commerciaux jumeaux poussaient un peu partout, aux quatre coins de toutes les villes. Des plus petites aux plus grosses : un Ikéa, Maisons du Monde, Carrefour, Leclerc, Buffalo Grill, Courte-Paille, Mac Do, hôtel Formule 1 ou Première Classe, Kiabi, Babou, Cora, Décathlon, FNAC, Virgin, But, Leroy Merlin, Castorama, Nature et Découverte, Cleor, ...

A l’évocation même de ces noms, nous avions tous en tête la couleur de leurs enseignes, la forme de leurs logos, et même les types de fringues que portaient les caissières (hôtesses de caisses disions-nous. Pour tout emploi, y compris pour les plus nuls, on donnait un nom qui laissait penser que nous étions traités dignement). Le business ne profitait à personne. Il abêtissait tout le monde, sans distinction de race, de milieu social et de culture.

Avec mes diplômes supérieurs, mes fringues bon marché (des baskets pour tout le monde), je ressemblais à tout le monde... Et il devenait presque impossible d’être différent des autres. Nous ne savions ni coudre, ni inventer. Toute la journée, tout avait déjà été inventé par des bureaux de designers et autres agents artistiques, chefs de déco, etc. Toutes les couleurs, toutes les coupes, tous les types, tous les looks par centaines crevaient les yeux.

A cette époque-là, j’étais certain que l’alternative, c’était mourir...

source : Mon Usine, la suite... Andy Verol

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