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e-torpedo-le webzine sans barbelés
Le passé au placard
un texte d’Andy Vérol

6 mai 2007

par torpedo

(JPEG) En me zyeutant dans le miroir, j’ai exploré mon visage défait. Tel un tissu. Il était comme un tissu rêche... Ma peau était une ruche... De mes pores jaillissaient des salopes d’abeilles. Des vulgaires. Avec leurs grosses croupes jaunes et noirs.

C’était le moment pour moi de me reprendre durement en main. Je mis de la musique, très fort, puis j’enfilai mes rangers, mon pantalon de treillis et mon tee-shirt jaune fluo pour sortir.

Il faisait beau. On dit « il faisait beau » pour dire « le soleil brillait ». On dit « il est pas mal comme mec » pour ne pas dire « j’aimerais bien qu’il me lèche la chatte le salopard ». Au coin de ma rue, (ma rue, à moi. C’est celle qui m’appartient, avec ses habitants, ses voitures garées...),

j’avais le torse en sueur.

Des voitures puantes. Un jeune skater glissait sur les rambardes des escaliers du parc d’en face. En face, de ma rue. Le parc. Je me suis assis sur l’un des bancs, ceux que l’on espace largement pour que les promeneurs désoeuvrés puissent s’asseoir, se raconter des niaiseries, admirer ces feuilles idiotes secouées dans les arbres, profiter d’une brise agaçante.

J’étais bien. J’étais con. J’étais moi. Là.

Il s’est arrêté un instant pour appuyer sur le bouton « play » de son vieux radio-cassettes. Musique seventies bien lourdingues à base de pédale « woua-woua ». L’ambiance était... « sympa ».

J’ai cessé de penser à mes problèmes (j’étais un mec cocu depuis quelques semaines. Etre un mec cocu, c’est comme être mis au placard à son boulot. Tu es vexé. Tu aimerais péter la gueule à celui ou celle qui t’a fait ça, mais tu t’écrases. Tu gis là, comme une flaque de pisse entre un mur sale et un caddie Auchan abandonné).

Une guêpe a pointé le bout de ses ailes frénétiques et s’est entichée de moi.

La salope. Tournoyant... autour de ma personne molle. Soudain raidie par cette bestiole dangereuse. Très dangereuse !

Je hais les guêpes et les souvenirs.

Le skater était habile et je pensais que ses pieds, leurs voûtes plantaires (C’est tellement architecturalement parfait un panard de jeune mec) étaient comme des aimants. Un autre mec s’est pointé avec des rollers.

Il a jailli comme ça, a bondi...

Ils étaient concentrés sur leur démonstration. Mais ils se sont bien aperçus de l’attention que je portais à leurs acrobaties.Ils en ont donc rajouté.

-  Trop c’était trop ?

-  C’était assez ainsi ?

Je souffrais parfaitement mon époque parce que je savais que je ne pourrais jamais raconter à des petits-enfants : J’ai participé à cette bataille, j’ai contribué à la chute de ce régime, j’ai manifesté, j’ai fait partie de l’avant-garde.

Je comprenais un peu mieux, en matant ces débiles sur roulettes, ce que signifiait vivre une époque post-historique, post-culturelle, asociale.

Etre un mec qu’on formait pour remplir des tâches parasites (les pires d’entre toutes étaient littéralement vendre des contrats d’assurance, des velux, des tee-shirts branchés, concevoir des projets, créer des bijoux, goûter des vins, inventer des recettes de cuisine, aller zoner dans l’espace inter-sidéral, gérer une papeterie, faire de la comptabilité, être formateur, décorateur de vitrines, manager une équipe, être préparateur de commandes, organiser des expos de peintres amateurs, diriger une agence matrimoniale, s’occuper du relationnel, mettre en place des tournois de bras de fer, travailler dans l’import-export, dans la communication, écrire des catalogues d’agences immobilières, ...)

L’impression de futilité, d’inutilité. L’impression de ne servir à rien, agrémenter du business.

Brise, chaleur et robes légères.

Source : Andy Vérol & Hirsute

torpedo