Retour au format normal


e-torpedo-le webzine sans barbelés
Sur un air de Satie
nouvelle de Céline Maussang

8 avril 2007

par torpedo

(JPEG)

1

Le réveil sonne. Il est jeudi. Qu’est-ce qui peut bien m’attendre un jeudi ? Il ne s’y passe jamais rien. Le boulot et puis. Pas encore le week-end alors que la fatigue de la semaine s’accumule. Ma seule chance, c’est que je commence à onze heures ce matin. A moi le petit déjeuner devant la télé, à lire distraitement Libé.

Allez, debout. Opération difficile, je m’étire dans ce lit... ce lit où il y a encore quelques jours, Marie se tenait à mes côtés. Aujourd’hui, elle se réveille dans son lit habituel, avec son compagnon habituel. C’est-à-dire : pas moi.

Moi, je ne suis que la cerise sur le gâteau, le petit imprévu... mais ça n’est pas pour me déplaire. J’ai rencontré Marie au boulot : on s’est retrouvé dans des bureaux en face à face, un open space rien que pour nous deux. Et l’espace est devenu cocon, les babillages ont laissé place aux discussions personnelles... jusqu’au premier baiser, près de la photocopieuse (pas très original). De baiser en baiser... on a fait l’amour la semaine dernière. Il avait fallu effacer les scrupules, trouver un créneau horaire qui ne soit pas suspect. Donc, j’avais une maîtresse... ou plutôt, j’étais l’amant. Moins exotique que celui de Marguerite Duras, moins pathétique que ceux des pièces du théâtre de boulevard. Un amant conventionnel en quelque sorte.

Tiens, huit heures trente. Le facteur sera passé. Je m’étire comme un chat pour finalement sauter du lit et descendre à la boîte aux lettres, dans le hall de l’immeuble. Factures, Libé... et une grosse enveloppe. Pas de nom d’expéditeur et des lettres bâtons de mon adresse manuscrite, je ne tire aucun indice. Je remonte plus rapidement, avide de découvrir ce petit cadeau, ou ce pétard mouillé.

Je ferme la porte. J’hésite deux secondes avant d’arracher l’autocollant. Une cassette vidéo, sans mot, sans rien d’autre. Le mystère s’épaissit, me dis-je en m’avançant vers le magnétoscope, éclatant sous mes doigts les bulles de l’enveloppe matelassée.

-  Peut-être une surprise de Marie ?

Le suspense m’énerve, j’enfonce la cassette. Play

2

Une image de bord de mer, ou plus précisément, une vaste plage vendéenne. On n’entend aucun bruit, pas même celui des vagues. Le son a été coupé. Soudain, une note, puis une autre. Satie. La première gymnopédie. Je l’ai reconnu tout de suite. D’autant mieux que j’ai prêté le CD à Marie. Elle avait succombé comme moi à la simplicité divine du compositeur.

Enfin, un peu d’action, la caméra bouge et se braque sur Marie. Ma belle Marie sourit à l’objectif, esquisse des pas de danse. Comme si elle dansait sur Satie. Autre séquence. Marie mange des fruits, allongée sur une serviette de plage : elle a des mines coquines et fait des moues séductrices. Elle parle et je n’entends rien. Le son est coupé, c’est Satie qui parle. Mais qui filme ? Obsédé par les yeux de Marie, la bouche de Marie, la taille de Marie... je n’y avait même pas encore réfléchi. Une amie ? Son copain, le taciturne Alain ? Je l’ai vu une ou deux fois mais sans vraiment lui parler. Il est le corbeau et elle la colombe. Lui terne et sombre, elle vive et lumineuse. Elle aime son côté mystérieux et sérieux, elle aime ma nonchalance. Marie aime les gens tout simplement.

La deuxième gymnopédie. Satie tout en douceur souligne les charmes de Marie quand, enfin, la caméra révèle son auteur. Alain. Il vient de poser la caméra sur le sable, sans l’éteindre, et s’allonge près du corps de Marie, sur la vaste serviette de plage. C’est la première fois que je les observe dans leur intimité. Je me sens voyeur des baisers qu’ils échangent.

-  Pourquoi Marie m’a-t-elle envoyé cela ?

Un message du genre : je suis heureuse et va te faire voir. Pourtant je ne peux pas éteindre. Je continue à regarder ces baisers qui deviennent plus sensuels, Marie qui clôt les paupières comme il y a une semaine sous mes caresses.

Alain lève la main vers la caméra. Ca y est, il va l’éteindre. Non, il agrandit le cadre. Je vois leur deux corps enlacés. Je le vois maintenant glisser sa main sous sa jupe. Il la retrousse, Marie se tord sous le désir, dans l’attente insoutenable de ce qui va venir. Comme avec moi...

-  Mon Dieu comment peut-on faire l’amour de la même façon avec deux hommes aussi différents que lui ou moi ? Car je n’en doute plus, ils vont faire l’amour devant moi.

La musique s’est arrêtée, je ne vois que l’image.

Je me sens mal à l’aise avec le silence imposé, tandis que leurs corps se mêlent, tandis que qu’ils font l’amour sur la plage. Je ferme les yeux, je ne peux plus le supporter. Je ne veux pas voir ça.

-  Quand je les rouvre cinq, six, dix minutes plus tard ?... Le cadre a de nouveau changer. Je ne vois plus que leur deux visages.

Il regarde Marie avec tendresse.

Je sursaute, la musique a repris : première gnossienne, toujours Satie. La musique est discordante, comme ébranlée sous les doigts du pianiste. L’harmonie sur l’image, ce style si artistiquement bancal dans les oreilles. Je me sens encore plus mal à l’aise que tout à l’heure, les yeux clos. Alain caresse le visage de Marie. Elle semble presque assoupie mais un sourire montre qu’elle se laisse aller sous la caresse. Elle rouvre les yeux, sourit. Soudain, son visage se fige. Je ne comprends rien, ses yeux ont pris une comme un aspect glacé. Je regarde Alain. La haine. C’est maintenant la haine que je lis dans son regard à lui. Et Marie le frappe au visage avec des gestes saccadés. Alain lâche une main un instant, le temps d’élargir le cadre.

Mon Dieu, non. Impossible. Il l’étrangle. Les mains sur ce corps si frêle, il l’étrangle. Il va arrêter, elle va se lever. Tout ça va s’arrêter. Non, les notes s’égrènent horriblement. Marie suffoque. Ses yeux clairs semblent lui sortir des orbites. Je me jette sur la télé comme si cela pouvait changer quelque chose : « arrête ça ». je hurle dans mon appartement. « Arrête ».

Arrêter ce spectacle de cette fille que j’aime et qu’on tue.

Il la tue et je l’aime.

Deux certitudes qui me frappent en cet instant. Et deux fois me voilà impuissant.

Marie. Son regard. Il se tourne vers moi, vers l’objectif auquel il souriait tout à l’heure. Mais ce regard. Il est vide. Mort. Morte, ma Marie. Devant moi, sans que je puisse rien y faire. Les dernières notes s’égrènent et la première gymnopédie revient. Je pleure tandis que la musique égrène ses notes légères. Alain a repris la caméra et il filme Marie. Son corps est immobile. C’est lui qui tourne autour, dans une danse macabre, Alain disparu derrière la caméra, disparu à nouveau sauf quand son ombre se projette sur le sable, sur le corps désarticulé de mon amour. Je pleure en silence. Il s’attarde, zoome sur ces yeux, des hématomes apparaîssent sur la peau de ma reine morte, sur le visage vidé de la substance qui en faisait Marie.

3

De la neige...

-  depuis combien de temps y a-t-il de la neige sur l’écran ?
-  Depuis combien de temps est-ce que je fixe cet écran ?

Je suis là, sans réaction. Mes yeux me brûlent.

-  Pourquoi ?
-  Comment a-t-il su ?
-  Lui a-t-elle tout avoué ?

Satie ! C’est lui ! C’est moi ! C’est le CD qu’elle a emporté chez moi après notre après-midi d’amour, celui où mon nom est marqué... Faire l’amour avec moi avait signé son arrêt de mort. C’était ma faute. Tout était ma faute. Et elle était morte... morte.

Une rage monte en moi. Il n’avait pas le droit. Il va payer. J’ôte la cassette du magnétoscope. La police : il faut que j’aille voir la police. Donner la bande. La venger. Le punir.

J’ouvre la porte. IL est là. Il me regarde comme tout à l’heure il regardait Marie :

la haine

Mon regard se pose sur ses mains. Le disque de Satie dans l’une, une barre de fer dans l’autre. Il a déjà gagné. Je n’ai même pas le temps de crier.

Une nouvelle de Céline Maussang-2007

torpedo