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e-torpedo-le webzine sans barbelés
Du chômage, des relations en ruine et mon biclou ... par Andy Vérol

13 février 2007

par torpedo

(JPEG) D’emblée, je ne me tortillerai pas le cul à justifier ma façon de « vivre ». Oui, bon depuis quelques semaines, j’ai touché la grâce du bout des doigts. Les phases de stress et d’angoisse fulgurante se sont amenuisées... J’essaie même d’avoir du style lorsque j’écris.

Je me résume : plus de dix ans dans une entreprise/multinationale avec chaise tout confort, collègues à chier mais assez faux-culs pour faire les sympas, superieurs/bâtards mais new méthode de management, genre on te licencie, finalement, comme une merde , « mais avec ton potentiel et tes qualités, il est évident que tu pourras rebondir, et très rapidement retrouver du travail. »

On y croit durant deux trois semaines puis le doute s’insinue.

Tu ne sais pas chercher du travail, tu deviens irascible, tu baisses les bras, tu te bourres la gueule de plus en plus souvent... Parfois tu as un sursaut : allez ! J’me motive, j’y crois, qui ne tente rien n’a rien... Etc. Tu te sens une grosse merde aux yeux de ta compagne qui te soutient mais qui ne supporte plus ton « comportement de merde ».

Je ne savais pas. Je ne tenais qu’à ça. Mon boulot.

Il n’y avait rien à côté. Lorsque tu fais des nouvelles rencontres, tu ne peux échapper à la question perpétuelle : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Et comme je suis d’une culture familiale typique, le chômage n’entre pas dans la catégorie de ce que je peux faire... Le chômage, c’est ne rien faire, c’est être différent des autres... C’est faire pitié, faire peur aussi (l’effet de miroir), c’est inquiéter ses parents (« Mais qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? » « Tu n’as toujours pas trouvé de travail ? » « Où en sont tes recherches ? Peut-être que tu ne fais pas ce qu’il faut »). Et tes amis ! Putain ! Tes amis, ils sont toujours « solidaires », l’amitié « c’est pour toujours », mais quand ta meuf qui n’en peut plus de ton alcoolisme ultra-agressif, qu’elle te fout à la porte, les amis ne peuvent pas, ils ne peuvent jamais, ou « quelques jours »...

T’héberger sort complètement du cadre de l’amitié...

Tu es totalement déprimé. Tu en veux au monde entier, tu t’en veux d’être si nul, tu t’en veux d’avoir été si méchant avec tes proches, tu t’en veux de n’être plus rien... Tu t’en veux de te lever de plus en plus tard... De zigouiller des bestioles la nuit pour faire passer les nerfs... Tu t’en veux de commencer à songer à accepter n’importe quel job ou à te suicider. Tu penses vraiment que tu aurais du accepter la réalité à temps, voir venir ce licenciement et ses conséquences... Tu n’acceptes pas d’être devenu ça, de n’être qu’un vent dans les yeux des autres... N’être qu’un pauvre type de merde.

Après avoir fait un stage à la con, après avoir travaillé en Interim dans deux boîtes à cons, et après avoir galéré à porter des meubles au black en Seine Saint-Denis (ça s’est terminé par une dent cassée lorsque j’ai dit à ce « patron » qu’il manquait 100 euro sur le salaire prévu), j’ai décidé de cesser de chercher du travail quelque temps, afin de sauver ce qu’il restait à sauver de mon état mental.

Nico m’a accueilli pendant 3 semaines... Je ne trouvais pas de boulot, j’aidais aux tâches ménagères, je pleurais ma femme tous les soirs et je sentais/j’entendais ces disputes murmurées dans la chambre d’à-côté (« Combien d’temps il va rester chez nous ? Il va nous pourrir la vie ! » « Mais c’est mon ami, je peux pas le virer comme ça ! » « oui en attendant il envahit tout notre espace, il cherche pas du travail plus que ça et il regarde la télé toute la journée ! Si c’est pas toi qui le vire, c’est moi qui le ferai ! » « Mais chérie, c’est mon ami... » « Si tu le dégages pas, c’est moi qui part ») et les bonjours de plus en plus faux-culs du matin m’ont contraint à un départ rapide chez... Fab... Un 30 mètres carré dans Paris. Lui et sa compagne, et moi sur un matelas gonflable (Tous les soirs il fallait pousser la table à manger et attendre qu’ils soient couchés pour dormir...) ça ne ressemblait à rien, mais c’est une période de bonheur mêlée à de la tristesse. Sa compagne me trouvait sans doute très con, mais n’en disait rien... En revanche, très vite, et malgré des nuits endiablées à des concerts bien cool, Fab a commencé à en avoir ras le cul de ma gueule enfarinée chaque matin, l’odeur d’alcool permanente, mes envolées colériques, mes dépressions incessantes « Ouaiiiss j’m’en sortirai jamais ! T’es mon amiiii ! T’es mon seul amiii... »

J’avais l’impression d’être en enfer, si bien que je faisais vivre cet enfer à ce pote.

Basta... Je suis parti chez Fred, puis Nono, puis Ludo, puis... plus personne... Mais la grâce... J’ai atteint la grâce récemment en volant un vélo posé contre un lampadaire. Un VTT de bonne qualité, un Décathlon, très design, avec trois plateaux, plein de vitesses et une couleur rouge sensationnelle...

Une association m’a permis de trouver un studio dans une résidence HLM à Saint-Ouen l’Aumône. C’est tout confort, cuisine équipée, un canapé-lit, un rideau de douche et un placard incrusté... Fenêtre unique donnant sur... d’autres fenêtres. Un rideau opacifiant bleu marine... Deux trois ampoules 60 watts au plafond. Et une légère odeur de moisissures... Ce studio est situé au rez-de-chaussée d’un immeuble en fausses briques orange de 12 étages... Le quartier a été restauré assez récemment, du fait des différents plans de réhabilitation des quartiers populaires.

Pour faire des courses, il faut prendre le bus, le 56 ou le 57. Celui-ci te dépose au centre commercial des 3 Fontaines où tu peux, anonymement, acheter ta bouffe et des fringues H&M fabriquées en Chine par des petits ouvriers pas dépressifs (en apparence) comme moi.

Avec mes 792,76 euro d’indemnités chômage, je n’ai pas une grosse marge de manœuvre...

Mais la grâce. Le bonheur...

Je le touche du bout du doigt depuis que j’ai trouvé ce biclou... L’honnêteté voudrait que j’apporte la chose chez les flics... Mais enfin les flics, quand même, faut pas exagérer quand même... avec l’honnêteté. L’indépendance pour mes déplacements. Une remise en forme physique des plus salvatrice, même si je roule souvent complètement bourré.

L’angoisse a laissé la place à une forme de sérénité. J’ai acheté un antivol à Auchan pour qu’un autre crétin ne soit pas tenté de me subtiliser mon unique bien... Ainsi, je me lève un peu plus tôt, vers 10h00... Je bois une chicorée bouillante en écoutant France Info (C’est la seule radio que je puisse capter avec Music Box qui diffuse autant de la Country que du Michel Sardou, alors bon, c’est sûr, pour un chômeur, ça risque de te mettre par terre). Ce qui est amusant, c’est que lorsqu’on est chômeur, pas mal dans la merde, on ne perçoit plus les « infos » de la même manière. Ils ne parlent, finalement, que de trucs qui concernent les classes moyennes... C’est très chiant... Par exemple on parle des gens comme moi qu’en terme de pourcentages ou de millions de personnes...

On ne parle jamais de moi comme un vrai être humain...

Je suis un vrai être humain à leurs yeux, mais... je ne suis pas un vrai être humain... La force de ces supports d’information, c’est de ne jamais informer sur ce qui ne fonctionne fondamentalement pas...

Par exemple, il n’y a pas d’enquêtes sérieuses sur les conséquences psychologiques de l’accession à la propriété : le repli sur soi, l’égoïsme, une forme de xénophobie, une façon de se couper des gens, etc. Je ne sais pas... J’ai peut-être tout faux... Mais les infos ne font que parler de la toux, sans jamais parler du rhume. Les journalistes semblent complètement identiques à monsieur-tout-le-monde... Très rarement les reportages décollent. On touche une info et zou, on esquive, on se barre, on bifurque sur autre chose...

Par exemple, quand on parle du chômage, on ne dit pas pourquoi des milliers de personnes sont radiées des listes... En revanche, on le dénonce quand ça se déroule en Angleterre... Ah ces salauds d’anglais !

Nous radions sainement en France...

Un mec déjà dans la merde, sans plus aucun repères, incapable de chercher du travail parce que totalement désespéré, on le vire... Il a déjà été viré de son boulot, et on le vire du chômage... Bref, bientôt, on le virera de la vie, définitivement... Il se pendra, il se coupera les veines, et on sera débarrassé de « cette feignasse qui vit au crochet de la société ». Et les gens qui bossent, ceux qui appartiennent à la classe moyenne, ils te disent toujours : « C’est vrai que c’est dur pour les chômeurs. C’est l’horreur. Mais dans l’tas, y’en a plein qui profitent du système... Tiens moi je connais un mec, il vit des allocs et du chômage, tu te rends compte ? » Ouais c’est vraiment un peu dégueulasse d’être chômeur quand même. Comme d’être étranger : « Moi je suis pas raciste. Y a des arabes très bien... J’en connais un d’ailleurs... Mais bon, c’est vrai que la plupart des arabes, ils sont un peu voleurs, racistes, et surtout ils sont ingrats ! » Oui, ça doit être ça aussi. « Les gens qui bossent, c’est dur pour eux... Mais y en a plein qui foutent rien dans les entreprises privées, dans la fonction publique... » Ouais les travailleurs aussi. Et puis : « Mais c’est vrai qu’il y a des patrons corrompus, et certains qui abusent de leurs pouvoirs, mais souvent ils méritent leurs salaires, parce que ce sont EUX qui produisent des richesses ! »

-  Pourquoi ont-ils besoin d’embaucher des gens puisqu’ils sont ceux qui sauvent le monde de sa médiocrité ?

Voilà, alors, pendant la chicorée bouillante du matin que j’avale en faisant du bruit (l’un des avantages à vivre seul et pauvre est de pouvoir s’en foutre, parfois, de la bienséance, l’étiquette), il y a France Info et sa succession de micro-discours sur tout ce qui pourrait intéresser les « écouteurs de poste ».

On n’entend jamais rien sur des chômeurs qui ont décidé de vivre autrement, sans travailler, parce qu’ils n’en trouvaient de toute façon pas...

Si je venais raconter dans un micro que je touche enfin la grâce, grâce à mon biclou volé, je pense que la plupart des « citoyens » hurleraient à la malhonnêteté. Mais ce n’est qu’un vélo... Alors que la société avec son économie de marché, elle m’a dit, «  si t’as pas de travail t’es qu’une grosse merde » juste avant de m’enlever mon travail, me refuser le droit d’en trouver un autre, pour finalement me contester la dernière chose qui me maintiens encore la gueule hors du lac à viande : mes indemnités chômage et le soutien d’une association (le pouvoir politique lui a octroyé une subvention égale à l’année précédente sans tenir compte de l’inflation que j’appellerai invisible - tes pommes coûtent plus chères, mais elles n’entrent pas dans le mode de calcul de l’indice d’inflation - et en faisant la sourde oreille quand à l’augmentation permanente du nombre de gens dans la merde qui font appel à elle).

Je me douche ensuite. Je lave des chaussettes ou des slips dans le bac à douche... Des fois... Que je pends trempés sur le bord du radiateur qui crache une chaleur étouffante en hiver, si bien que je détruis l’environnement sans le vouloir (le bouton de réglage est en panne et la société HLM refuse de le réparer en prétextant dix milles trucs pour pas faire les travaux. Au final ça m’a coûté une ramette de papier, un paquet d’enveloppes pré-timbrées, un stylo Bic et des minutes à me rappeler les formules de politesses « Je vous prie d’agréer mon amiante dans ta gueule si distinguée ») .

Ce qui est amusant, c’est qu’en séchant, les sous pull, les chaussettes et les slibards prennent des formes bizarres qui t’empêchent de les plier correctement.

Je m’habille. Et je sors avec mon biclou (je le range dans le mini-couloir de mon studio, ce qui m’empêche d’accéder fastoche à la salle de bain)...

Puis c’est la liberté. C’est la vie. C’est le bonheur.

J’ai une dégaine de merde je pense pour les passants. Des chaussures de ville avec un futal usé et des couches de pull, une parka bleue. Et voilà. La life ! La good life ! Comme je n’ai plus d’amis, je n’ai personne à visiter. Mais pour satisfaire mes besoins en vie sociale, je vais au Mac Do du centre commercial, j’y achète un café bien chaud que je bois, assis dehors... Je regarde les gens passer. Je les analyse. Je les trouve très vivants, très moches souvent, mais normaux. Humains quoi.

Ça caille.

Afin qu’il n’y ait plus de clochards et autres errants dans le centre commercial, ils ont « sucré » tous les bords et bancs pouvant accueillir des fessiers... Ils ont bien laissé un coin entouré de plantes en plastique - pour cacher - sous l’escalator avec des bancs. Mais c’est la cour des miracles, que je me refuse à fréquenter. Tous les clochards pochetrons qui puent que je zappe dès que possible... Bon, mais parfois, je n’ai pas trop le choix. Si je suis emmerdé par quelque chose, si j’ai besoin d’un service, ce n’est pas le quidam/client du centre qui va venir me renseigner ou me rendre service. Je fais trop peur à celui-là.

Je suis donc obligé de me tourner vers les « cloches » qui, malgré leurs airs frustres et leurs façons brusques de communiquer et de vivre, sont toujours prêtes à te rendre service. C’est par cœur parfois, mais c’est aussi pour « faire quelque chose », « se rendre utile à quelque chose ».

Ainsi, l’autre jour, je m’étais carrément dégueulé sur le froc. J’étais complètement bourré et le Gros Plan Nantais premier prix était trop acide... Il y avait urgence... J’étais campé là, debout au milieu des dizaines de moues de dégoût des consommateurs/passants... Je savais qu’il ne faudrait pas attendre longtemps avant qu’un gros vigile ne se pointe pour me foutre dehors. Hors je n’étais pas en état de rentrer à vélo. La tête me tournait... Trop... Et puis j’ai fait un truc de mec bourré. J’ai enlevé mon froc que j’ai balancé au hasard, et je suis parti en courant vers le coin des « cloches ». A l’abri des regards des gens « honnêtes » et des horribles Body-guards de centre commercial, ils m’ont pris en main. Tout de suite, non sans se foutre vraiment de ma gueule... Rires gras. Vannes vaseuses.

En quittant le centre commercial, j’étais ragaillardi et surtout, habillé.

Donc le programme de la journée se résume, surtout (hormis les rendez-vous aux ASSEDIC, à l’ANPE et à l’association) à errer dans le centre commercial. Je ne pense pas représenter l’ensemble des chômeurs, mais j’en croise plus d’un qui, habillés comme monsieur tout-le-monde, fait semblant, toute la journée de faire ses courses... C’est ce que peu de gens ont compris du film Zombies de Romero.

C’était vraiment l’avant-garde de la critique sociale.

Toute la journée, je picole. Du vin surtout. De la bière parfois. Et certains jours, très rarement, je reste à jeun, chez moi, et j’écris. Je mange aussi. Car l’alcool fait oublier la nourriture... L’alcool nourrit son homme, le rassasie et lui donne une autre façon de voir le monde.

Je vais aussi dans un cybercafé où je peux dialoguer avec des gens sur Internet, sans qu’ils me parlent avec cette façon bizarre réservée aux chômeurs, aux handicapés et aux étrangers... Je m’y invente une vie, un cercle d’amis, etc. C’est pas très cher et ça permet de vivre normalement dans le virtuel.

Mon biclou, mes bouteilles, mes cyber-amitiés, je me sens comblé, certains jours, en me couchant dans mon canapé convertible, bercé par une country suave...

et touché par la grâce...

Andy Verol

Lire également la nouvelle de Franca Maï :
-  Le clochard ricanant

torpedo