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Sondages, matraquage et media

6 février 2007

par torpedo

Sondages et élections

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A quelques mois de la présidentielle et des législatives, la question fait débat. Elle interroge notre démocratie. Pour en présenter les termes, l’Humanité y consacrait trois pages, samedi dernier. On pouvait y lire les points de vue de Pierre Giacometti, directeur général d’IPSOS, Stéphane Rozès, directeur de CSA et enseignant à Sciences-Po, et Patrick Lehingue, professeur de sciences politiques à Amiens. Mais aussi celui d’Alain Duhamel, journaliste politique multicarte, et le mien que je livre à vos commentaires.

Michel Soudais, Jeudi 11 janvier 2007

" Les sondages participent d’une dépolitisation générale"

-  Entretien réalisé par Sébastien Homer

Les sondages dicteront-ils les élections ?

-  Michel Soudais. Ils l’ont déjà fait dans la mesure où ils ont déjà préjugé du choix que les électeurs, selon eux, auront. Avant même les militants socialistes, les instituts de sondage ont prédésigné le candidat du PS et sont parvenus à l’imposer, ce qui ne s’était jamais vu. Depuis bientôt dix mois ils ont ainsi installé le duel Sarkozy-Royal. On peut néanmoins douter de leur valeur prédictive et du fait que le second tour soit conforme à ce qu’ils annoncent : ils se sont trompés en 1995, en 1997, en 2002. Malgré cela, les sondages se multiplient. Une fois l’élection passée, ils préparent déjà la suivante contribuant ainsi fortement à délimiter l’offre politique. Ce faisant, loin de contribuer à la démocratie, ils transforment la politique en marché, un marché dont les seuls produits " sérieux " seraient ceux qu’ils nous proposent.

-  La leçon de 2002 n’a donc pas été tirée ?

Michel Soudais. Hélas. Désormais, le couple journalistes-sondeurs fonctionne plus que - jamais en circuit fermé. Les journaux font leur une sur ceux que les sondages leur désignent, ce qui ne contribue pas peu à accroître la notoriété de ces personnalités, favorisant en retour des sondages flatteurs et donc de nouvelles couvertures. On façonne artificiellement l’opinion en faisant fi d’en prendre la température. Résultat, le jour de l’élection, on a des surprises. Le problème, c’est que les partis politiques, eux aussi, s’alimentent des sondages. Ils façonnent leurs programmes à partir de ces derniers, censés indiquer les préoccupations des Français. Or, celles qui remontent du terrain ne correspondent pas forcément à ce que nous en disent les sondages, en témoigne l’enquête du collectif ACLEFEU. Malheureusement, la plupart des partis, non seulement s’inspirent des sondages mais, de surcroît, s’en servent pour tester leurs propositions et élaborer ce qui ne sera qu’un produit marketing.

-  Cela va-t-il aller crescendo ?

Michel Soudais. Je le crains. D’ici un mois, nous aurons sûrement droit à un sondage par jour. Ce qui ne peut susciter qu’un ras-le-bol des électeurs, tentés alors par un vote de réaction, et des sondés, incités à répondre n’importe quoi. C’est d’ailleurs déjà le cas. Au point que des journaux réussissent le tour de force de faire leur une sur un sondage qu’ils ont commandé tout en évoquant, dans le même temps, le ras-le-bol qu’ils suscitent. Qu’on le veuille ou non, ces études ont une influence. Mais elles n’éclairent en rien l’élection. Car, pendant qu’on commente la course de petits chevaux à laquelle on la réduit, on ne dit rien des programmes, ni de comment les candidats vont répondre aux préoccupations réelles des citoyens. C’est un jeu dangereux qui participe d’une dépolitisation générale et réserve - pour ne pas dire suscite - de mauvaises surprises.

-  Comment les maniez-vous ?

Michel Soudais. Je les regarde peu, même si je dois en tenir compte. Par exemple, il n’est pas indifférent de constater que trois présidents de région ont annoncé leur ralliement à Ségolène Royal, fin avril, le jour où le Figaro publiait un sondage annonçant que celle-ci battrait Sarkozy. Je reste toutefois sceptique sur ce qu’ils nous disent de l’adhésion des catégories populaires à certains candidats. J’attends de voir ce qu’il en sera dans les urnes et plus particulièrement dans des régions et des villes bien spécifiques. En dernière instance, un sondage ne remplacera jamais l’enquête, le reportage et la confrontation des points de vue comme des programmes.

-  Source : politis

Le pluralisme mis à mal à la télé

de Sébastien Crépel

Après les remontrances du CSA aux chaînes de télé sur leur traitement bipartisan de la présidentielle, les inquiétudes s’accentuent sur l’accès à l’antenne de tous les candidats.

-  Les Français vont-ils subir un matraquage médiatique univoque comme lors de la campagne référendaire de 2005 ?

Après le premier avertissement lancé par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), vendredi dernier, les raisons de s’inquiéter du traitement réservé à la campagne électorale pour 2007 ne manquent pas. La réédition du phénomène n’est pas loin, cette fois en faveur du bipartisme incarné par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy.

Le directeur de l’information de TF1, Robert Namias, a clairement annoncé la couleur : le dispositif retenu par la chaîne la plus populaire de France fera la part belle au duo ultra-médiatisé, avec une émission réservée en prime time pour chacun d’eux. Une marche en dessous sur le podium, Jean-Marie Le Pen et François Bayrou devront se contenter d’une émission pour deux. Tous les autres se partageront un unique numéro de Face à la Une, magazine diffusé le samedi après-midi.

Bonjour le débat "pluraliste" !

-  La starisation des politiques n’explique pas tout

Pourtant, TF1 n’est pas la chaîne qui maltraite le plus la diversité des candidats à la présidentielle, du moins selon la méthode de comptage utilisée par le CSA. Ainsi, au cours du mois dernier, M6 a consacré au duo Sarkozy-Royal 71,9 % du temps dévolu aux candidats et leurs soutiens dans ses JT et magazines, quand TF1 s’est " contentée " de 46 %. Face à cette domination outrancière, les autres candidats font figure de nains médiatiques, particulièrement sur la Six : 8,1 % pour Bayrou, 4,4 % pour Buffet, 3,4 % pour Villiers... et zéro pour Laguiller, Besancenot ou Voynet.

Le service public ne donne pas franchement le bon exemple avec 62,4 % au couple Sarkozy-Royal sur France 2. Une disproportion flagrante, alimentée par la pipolisation de la vie politique, où le moindre geste des personnalités en vue est commenté (" L’épouse de Jacques Chirac, qui arbore le même tailleur rose depuis plusieurs semaines... ", écrit le Monde daté de ce matin).

Mais cette starisation n’explique pas tout : beaucoup ont épousé la cause d’un bipartisme présenté comme une réalité de fait.

"Le système est aujourd’hui objectivement bipartite ", affirme ainsi Hélène Jouan, chef du service politique à France Inter, station qui affiche pourtant ses efforts de pluralisme après les critiques des auditeurs sur la campagne de ses chroniqueurs pour le " oui " au référendum.

Un lavage de cerveau médiatique

On comprend mieux le sens de la remontrance du CSA, qui a estimé que " certaines chaînes " traitent la présidentielle avec " une bipolarisation excessive au profit de deux candidats ". Les règles en la matière sont pourtant loin d’imposer l’égalité de traitement. Celle-ci ne sera obligatoire que durant la campagne officielle, c’est-à-dire entre le 9 et le 22 avril.

En attendant, le CSA préfère la notion d’" équité ". Un concept flou, en vérité, puisqu’il introduit une série de variables comme le poids politique des candidats ou leur dynamique de campagne. D’où un phénomène de production artificielle des thèmes et des candidats vedettes, avec une exposition médiatique qui favorise la popularité, justifiant en retour l’intensité du matraquage. Jusqu’à l’intoxication ?

On se souvient en effet combien l’obsession sécuritaire sur les ondes a contribué à engendrer la surprise Le Pen en 2002, alors que les médias tentaient de vendre aux Français un match joué d’avance entre Jacques Chirac et Lionel Jospin.

Le 29 mai 2005 a montré comment la machine médiatique finit par s’enrayer quand son travail fait songer à une opération de lavage des cerveaux. L’intense pilonnage du " OUI ", l’avantage éhonté accordé à ses partisans au nom de leur " poids politique " dans le pays, enfin l’intimidation des Français rétifs à cette pensée unique n’ont pas permis d’endiguer la montée du " NON ". Au point de se demander si elle ne l’a pas, d’une certaine manière, favorisée.

-  Les médias n’ont pas retenu les leçons du passé

Rien ne dit que les Français se laisseront dicter leur choix le 22 avril. Les élections précédentes tendent même à prouver le contraire. En 1988, en 1995, en 2002, tous les pronostics ont été déjoués par les électeurs. Personne n’a prévu non plus l’ampleur de la " vague rose " de 2004 qui a submergé les régions. En 2005, le " NON " est revenu de très loin, ne pointant en tête dans les enquêtes qu’à partir du 18 mars...

Mais aucune leçon ne semble avoir été tirée par les médias depuis l’éditorial vengeur de Serge July dans Libération du 30 mai 2005.

Révélatrice est de ce point de vue, la faveur réservée en 2006 à deux candidats anciens propagandistes du " OUI ". Comme si, face à l’affirmation d’un vote de classe comme le " NON ", les médias concentrés dans les mains de puissants groupes étaient tout simplement prisonniers de leurs liens de dépendance avec les puissances d’argent et leurs représentants au pouvoir.

-  Article paru dans l’Humanité du 9 janvier 2007.

-  Lu sur Radio Air Libre

torpedo