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e-torpedo-le webzine sans barbelés
La seule loi, c’est moi qui l’établis
par Andy Vérol

4 février 2007

par torpedo

La seule loi, c’est moi qui l’établis. Le sens de la vie, c’est moi qui l’offre à tous.

(JPEG)

Ils savent pertinemment qu’ils ont tort de rester là, à camper sur leurs positions. L’usine en fumée, au loin, leur a sans doute rappelé qu’ils n’étaient rien, et ce, depuis toujours.

Des arbres cassés, d’autres en cendres incandescentes répandues sur un sol terre qui a perdu toute fertilité.

Nikita (sa conne de mère lui donna ce prénom parce qu’elle était « fan » du film de Besson. L’Humanité mon Dieu, l’Humanité parfois) pleure dans son ensemble Givenchy fripé par le souffle de l’explosion. Elle chiale : « Mais comment ça a pu nous arriver ? »

L’odeur de pneus brûlés est intense, âcre, à soulever le cœur. Il y a aussi les effluves violentes de métal fondu, de corps calcinés et de pierres chauffées à blanc qui s’exhalent de l’immense site déchiqueté par l’explosion... Le ciel est noir de fumée. Une nuit diurne s’est installée au-dessus de la ville...

Ça et là, des passants ont couvert leurs bouches et leurs nez avec des bandeaux de tissus. La circulation est quasiment interrompue. Seules les voitures de police, les camions de pompiers et les ambulances défilent sur le macadam.

Jacques soupire : « La mort est partout. J’ai peur. C’est comme si le réel disparaissait d’un seul coup. »

Un type porte un cadavre encore fumant dans une brouette. Il fait très chaud (Depuis quelques années, le dérèglement climatique a permis une embellie. Il fait très « beau ». Les plantes crèvent volontiers. Les animaux disparaissent. Des queues d’indigents se sont créées, ça et là, devant les magasins de victuailles et les camionnettes d’associations humanitaires). La misère semble pourtant tout aussi pénible au soleil.

Il prend sa fille dans ses bras.

Jacques a toujours été un père très protecteur, proche de ses enfants. Malgré son « surbooking » de Pdg et les journées entières passées au tribunal pour diverses malversations, il a toujours pris soin d’offrir le meilleur à ses gosses. Une école privée d’obédience catholique, des cours de musique (saxophone pour Michaël et violoncelle pour Nikita) dans des écoles de prestige. Les valeurs familiales ont toujours été une priorité. « Défendre des valeurs, c’est avant-tout défendre la famille. »

Ce fervent croyant (Non pratiquant faute de temps affirme-t-il) n’a eu de cesse de penser le bien des autres. « Si je fais des affaires, c’est essentiellement pour créer des richesses. Je ne sais pas de quoi sera fait demain, mais je veux offrir le plus de sécurité financière à mes enfants. »

Son domaine de prédilection, comme tout homme d’affaires qui se respecte, c’est le rachat de boîtes en difficultés. « Il y a une vocation sociale qui me pousse à faire ça. Une entreprise, ce sont des dividendes, mais aussi des salariés, des gens qui veulent mettre leurs compétences au service d’un métier. Il est navrant de voir tout ce savoir-faire mis à malle par des chefs d’entreprise sans scrupules ».

Son costume est déchiqueté au niveau de la cheville droite.

On y aperçoit du sang séché collé aux poils noirs. Tous deux marchent devant. Vers les ruines. Ils pensent pouvoir passer les barrages de police pour s’enquérir de la situation et de l’état du site. Il n’est pas cynique. Il ne pense pas au manque à gagner. Il a en tête tous ces hommes, toutes ces femmes qui ont sans doute perdu la vie tandis qu’ils s’accrochaient à leurs postes de travail.

Nikita a les larmes séchées en rimmel répandues sur ses pommettes saillantes. Jacques aime ces pommettes, les embrasse comme du bon pain, très souvent. « Tu ressembles tellement à ta mère... Lorsqu’elle avait 20 ans. » Ses mots sentent le soufre parfois. Sa fille ne le sait pas.

Un camion militaire les dépasse. Les soldats ont beaucoup de travail depuis des mois. Jacques sait qu’il fait partie des « fous », ceux-là qui se refusent catégoriquement à abandonner le monde de l’économie de marché.

Malgré tous les indices, il a su profiter des bouleversements survenus ces dernières années. Ses rachats lui ont permis de « maintenir » certains emplois. « ça donne un peu d’oxygène à des gens à qui on ne promet que le malheur. » L’effondrement climatique, la destruction de l’économie de marché, le chômage massif, les vagues de suicide gigantesques... L’Humanité à genoux. L’Occident, la tête dans la soupe de merde qu’il a créée.

Mais Jacques, et quelques vaillants patrons affiliés à des clubs d’entreprises, ont décidé de retrousser leurs manches. « Il nous faut montrer que ce n’est pas notre système qui a généré cette destruction, mais bien tous les mensonges de ces salopards d’écolos, ces gauchistes-communistes qui ont poussé les gens à tout foutre en l’air. »

Un homme en bleu de travail les croise sans les voir. Il a le regard livide, les mains sales qui tremblent et le corps flétri par le choc. Ils aperçoivent clairement des silhouettes se dessiner sur un fond de ciel orange et noir, sur le bord de cette route parfaitement droite. Les survivants de l’explosion ont sans doute décidé de rentrer chez eux par leurs propres moyens, faute d’ambulances, de camions de pompiers, de Samu (On voit apparaître, depuis quelques mois, des charrettes tirées par des chevaux. La faute à la surtaxe écolo sur les hydrocarbures). Des pans de murs de maisons détruites se dressent également. L’image, le « film » est horrible et fascinant.

Parmi les fous, des hommes ont commencé à douter. Certains sont devenus cinglés, laissant leurs entreprises partir en sucette. Des connards. Des moins que rien qui ont « abandonné le Monde aux gauchistes ».

Nikita n’avait jamais vu ça. Elle n’avait pas vraiment eu à réfléchir sur l’existence d’un monde au-delà de sa vie. Ils venaient, ce matin, visiter sa plus grosse usine : Generator SA. Une première pour sa fille qui avait souhaité en savoir plus sur le boulot de son père. Sa bouche avait ripé sur la sienne. La joie. L’évanouissement. Une sorte de folie.

« Ave Maria, pleine de grâce. »

Dans la Mercedes de société (hybride gazole/Electricité), elle avait regardé défiler la ville, la Capitale, et ces centaines de personnes qui semblaient porter leurs existences. « C’est horrible papa... Ces gens souffrent. Heureusement que tu es là toi, pour essayer d’en sauver quelques-uns de la misère.)

Les soirées/drogues. L’idéal était le mélange de shit avec de l’alcool et un ectasy. Durant ces soirées, il s’agissait de s’habiller le plus près du corps possible, hyper-sexy, hyper-maquillée, pour danser sur un rock/booty sensuel à la limite du vulgaire/assumé... Puis une fille, souvent plus défoncée que les autres, acceptait de se faire prendre par deux ou trois « galants » (putain chaque chose a un nom. On repêchait des vieux termes dans le dico et on les plaquait sur un nouvel objet ou un type de comportement précis. ). Ceux-ci devaient passer les uns après les autres, dans la bouche de la fille, puis dans son cul. Rien de bien méchant, surtout pour une « galante » dans un état second très avancé.

Nikita adorait ces soirées, mais prenait toujours soin de ne pas trop boire et fumer, afin de ne pas finir à la place de celle qu’on « déchirait ». Tous les participants étaient sympas, de bonne famille plutôt. Leurs parents étaient des chefs d’entreprises, des personnages politiques de premier ou second plan, des gradés de l’armée régulière, des personnalités du show-biz. Ils avaient comme points communs de ne connaître que des problèmes psychologiques majeurs ou mineurs : maniaquerie affichée, paranoïa, tendances suicidaires, dépendances massives à des stupéfiants et au sexe déviant, autoritarisme poussé, arrogance assumée, etc. Ils ne se confrontaient que très rarement au « monde extérieur ». Cela faisait des années que ça durait. Et ça n’était pas prêt de s’arrêter.

Elle s’ennuyait. Alors elle séduisait les copains de son père. Des quinquagénaires en pleine forme, parfaitement libidineux et protecteurs.

Et puis leurs sexes étaient plus étranges sous leurs ventres flétris.

Jacques avait racheté cette usine à un type qu’on appelait la Vérole. L’homme avait littéralement pété les plombs, au milieu des années 2000, et s’était mis en tête que l’Usine deviendrait une sorte d’Arche de Noé dont il aurait été le capitaine. Enfermé dans son bureau transformé en salle de surveillance totale du site, il avait fini par péter les plombs après que la population locale ait pris son usine d’assaut. Ses extravagances avaient eu raison des nerfs des « locaux ».

La mer était très belle. Une mer d’huile disait-on. Elle paraissait complètement normale malgré les informations alarmistes sur la destruction massive de sa faune et de sa flore. Il se sentait bien allongé sur le pont de ce yacht flambant neuf, malgré un coup de soleil persistant sur l’épaule gauche. Jasmine, sa femme, était une vieille salope refaite, sur-bronzée et abîmée par de multiples opérations chirurgicales. « J’suis belle ? »

Son sang n’avait fait qu’un tour. Ça avait largement suffit pour qu’il la balança par-dessus bord.

Sa bouche, c’était des bulles. Plein de bulles. « Grrrr ». Des bulles d’eau salée. « Au s’cours ! » . Jasmine/les/bulles qui sortent de sa bouche. Jasmine, la femme. La concubine. La Jasmine. La pluie chaude des tropiques. La nique des Tropiques au sillon de son boat puissant. Il est beau le bateau. La Jasmine à l’eau qui coule. L’amour ! La fin de l’amour. Des années de vieille peau qui parte en noyade ! Des bulles. Des baisers condamnés. Ave Maria, pleine de grâce ! Liposuccion... Opérations... Recommence. Le lifting. La lipo. La peau de la vieille peau. Mon Dieu sauvez-moi ! Ma fille... Mon fils. Des pensées/j’adore de mes enfants ! L’argent la liberté !

Je suis un homme bien.

Il la regarda disparaître jusqu’à la dernière bulle. « Votre mère a souhaité faire escale à Rio. Et puis elle n’est pas revenue. Elle a disparu. J’ai signalé sa disparition à la Police locale, pour qu’ils enquêtent... Mais ce sont des feignants là-bas, la police est corrompue, les gens sont lamentables. Il n’y a que les patrons qui sont de grands vaillants. »

Nikita avait pleuré longtemps. « Tu pourras dormir avec moi cette nuit si tu veux. »

La tête est hideuse. Décomposée/violacée, aux pieds de Jacques. « Ne regarde pas ma chérie. » L’homme est quasiment mort, secoué par des soubresauts nerveux. Il n’a plus d’yeux. Plus d’oreilles. L’air est de plus en plus irrespirable. Les sirènes hurlent. Des gens crient. Et cet homme qui parle en faisant des bulles de salive noire (« Jasmine aurait pu avoir cette sale tête si je n’avais abrégé son existence de beauté en ruines ») : «  T’es... Qu’un patron... de merde. » Il lui donne un coup de savate dans la gueule.

« Après tout ce que j’ai fait pour vous. Saletés de travailleurs de merde. »

Il attrape la main douce de sa fille. Ils reprennent leur marche vers l’enfer. Ils croisent des zombies, des êtres à l’allure humaine, mais totalement ébranlés.

Le rapport tomba sur son bureau. Il avait gueulé : « Allez ! Je m’en fous de c’que ça dit ! J’ai pas envie de lire, dites-moi simplement ce que ça raconte. » Avant que l’autre ne commença à étaler son baratin sur l’état de ses usines, il lui fit signe d’attendre... Qu’il puisse arroser son coin de verdure. Des fleurs, des plantes tropicales, soigneusement entretenues, arrosées d’engrais, de fertilisants, et surtout d’eau potable. L’argent qu’il possédait lui permettait d’utiliser de l’eau pour la décoration de son bureau climatisé (ça aussi c’était interdit...). Puis il dit à ce type engoncé dans ce trois-pièces gris, de commencer :

« Les conditions de sécurité ne sont pas suffisantes. » Il le coupa pour lui affirmer/couperet : « Avec leurs lois de merde, ils veulent nous empêcher de faire du business ! Gauchistes de merde ! »

ça tapait dur le soleil. Le monde était baigné dans une torpeur caniculaire incroyable. Il n’y avait plus d’espoir dès lors que trois étés d’affilés s’étaient achevés avec des températures supérieures à 30 °C et des milliers de morts, des nappes phréatiques vides, des cultures ravagées, des inondations causées par des orages fulgurants, arasant les sols, les pans des montagnes, etc. Puis des tempêtes à l’automne. Des plages disparaissant.

Des maisons s’écroulant dans l’écume...

Dieu de retour. En Force ! Des populations dépressives. On se rappela ces corps se jetant du WTC en 2001... Mais cette fois, les gens sautaient du sommet des tours sans que la moindre étincelle ne les ait obligés à faire ça. Ils se jetaient par salve. Ils se ruaient au bord. Levaient les bras vers le ciel parfois, et se jetaient, cherchaient peut-être une ultime fois à être sauvés par des ailes invisibles. Ils mourraient disloqués en bas. Sur ces esplanades foulées par des costards/cravates arrogants, dégoûtés par tant de dépit, de désespoir. « Ils salissent notre sol. »

La quête de Dieu. Des Dieux se mirent à foisonner. Parmi ceux qui ne se suicidaient pas, il y avait ceux, une majorité, qui se mettaient à prier. Ils voulaient être sauvés. Ils voulaient qu’on leur rende leur frigo alimenté en énergie électrique, leur train-train quotidien, leurs impôts, leurs allocs chômage, leurs clochards d’en-bas, leur sous-équipement en crêches, leurs politiciens véreux, leurs partis politiques irresponsables, leur sécu , leurs sans-papiers, leurs étrangers, ... ils voulaient tout récupérer. Leurs maisons achetées avec un crédit de 30 ans à taux fixes ou variables, leurs vacances, leurs syndicats non-représentatifs, ... ils priaient Dieu pour que tout leur revienne, avec « la conscience du mal que l’on fait en plus... » Mais c’était trop tard. Bien trop tard pour prendre conscience... Dieu n’y pourrait rien. Dieu n’existait pas pour ça. Dieu n’était pas l’ami des Occidentaux, quoiqu’ils aient pu en penser...

Et puis Dieu hein ? Dieu...

Jacques avait compris tout ça. Il n’avait pas tardé à s’adapter à la nouvelle donne. Il voulait garder sa vie d’avant. Faire des affaires avec, cependant quelques points positifs supplémentaires. La déliquescence des structures politiques et économiques traditionnelles (Plus d’un homme politique avait été mis en prison ou abattu) permettait encore plus de « libéralisme ». Ainsi, il lui suffisait d’avoir beaucoup de fric pour s’entourer des bonnes personnes : des militaires gradés, des politiciens sans scrupules, des patrons certains du bien-fondé d’un marché libéré des chaînes de la démocratie... Des tarés. Les fous. Tout le monde les appelait les fous, et pourtant, tout le monde savait qu’ils avaient toujours été les plus forts, les plus conscients de ce qu’il fallait faire de l’existence. Du sens. De l’argent. Le sens par l’argent. Le sens de l’argent.

Très souvent, Jacques avait de drôles de désirs. Et Nikita le sentait. Ça sentait si fort ce désir d’homme. Cette sorte de sueur d’effort invisible, impalpable mais odorante, traversant chaque pore de son corps/femme.

Un premier barrage de police se dresse devant eux. Deux voitures de flics bordent la route, avec simplement un type en uniforme qui fait signe aux zombies d’avancer vers les faubourgs de la ville. « Vous allez où vous ?! » Jacques sort ses papiers et deux billets de 500€. « Je vais voir mon usine. Je suis le patron de cette usine. Et je suis aussi un peu ton patron sale con. »

L’atmosphère est suffocante. Ce sont les plus éprouvés par l’explosion qu’ils croisent maintenant. Des hommes et des femmes détruits, quelquefois privés d’une ou deux parties de leurs corps/viande. Des mères et des pères. Des frères et des sœurs. Des oncles et des tantes. Des cousins. Des cousines. Des êtres qui avaient été « normaux ». Des putains d’êtres humains déformés, des choses survivantes... Ils ont les membres calcinés. Des morceaux de leurs corps découpés.

« Souris ma chérie... ça leur fera du bien. » Nikita force un sourire. Un sourire.fantôme. Une bouche pressurisée au maximum... Son faciès de pétasse parfaitement apprêtée est tellement en contraste avec ces merdes humaines qui clopinent partout alentours. Les pompiers s’activent. Ça lui donne le moral de voir ces beaux culs en uniformes. La réalité. «  Oh hum, putain je le croquerais bien ce cul. Humm. Ses pectoraux. Lécher ses pectoraux. » Jacques pense ça. Nikita aussi. Ils sont faits de la même charge émotionnelle. Ils ont les mêmes vibrations qui les traversent. Ils sont secoués par une envie de sexe furieuse sans doute provoquée par l’horreur, le dégoût et la peur.

Dans la fumée noire, on n’y voit plus à 100 mètres. Quelques survivants s’écroulent définitivement sur la route, touchés par l’ultime souffle de vie. Vivants ils étaient. Parler du souffle de vie. Celui de mort. L’ultime dans la grande souffrance. Comme dans des films de guerre ou des jeux de guerre. Il n’y a pas de seconde vie ou de manipulation possible pour renaître et reprendre le combat. Ça n’est pas la mort lente, douloureuse dans les hôpitaux. Ou l’infarctus qui aspire la vie via le bras gauche. Ça n’est pas la famine. Ces corps giclés par les carences. Ça n’est pas non plus la mort volontaire, le suicide... C’est la mort qui fauche en tonnerre, qui ne rappelle pas les souvenirs avant l’arrêt cardiaque. C’est la mort du corps humilié par les plaies, des douleurs qu’on ne peut nommer. C’est l’errance brève avant la disparition.

Jacques aussi force son sourire. Il pense à ce président qu’il adorait. Jacques Chirac qui souriait sans cesse aux gens auxquels il serrait la pince. Il les haïssait vraiment pourtant. Vraiment. Il sourit aux travailleurs. Ils avaient une belle usine. Ils avaient tout. Un petit centre commercial climatisé, des salles de repos avec écrans plasma, casques de musique, des terrains de sports, des gymnases, des salles de relaxation, des restaurants... Cette usine produisait autant des pneus que des services après-vente. Cette usine créait les « offres écolos » : panneaux solaires, recyclage individuel des déchets, production d’ampoules économiques, de paraffines, de médicaments à base de plantes, etc. Jacques y employait plus de 4000 personnes en permanence, jour et nuit, sept jours sur sept pour un salaire moyen de 550 €. Pour les cadres, il avait suivi la démarche de son prédécesseur en construisant des lotissements clôturés, bien surveillés, bénéficiant d’un confort optimum.

Dans la fumée noire. Les bruits de sirènes et les râles dégueulasses des agonisants, il entend Nikita parler avec ce jeune pompier. Petit salaud. Sportif, plutôt attirant qui offre à sa fille une possibilité simple de se reproduire avec un spécimen humain « d’en-bas » de bonne qualité. « On y va ! » crie-t-il. Elle sait que son intérêt n’est pas de le rendre jaloux. Depuis que sa mère a disparu, elle est la femme officieuse de son père. Contre son gré au départ, puis par soumission et souci de confort ensuite. Son frère Michaël a très vite été relégué au rôle du moins que rien.

Un second barrage se dresse, mais cette fois, il est établi par l’armée. Deux gros camion kaki bloquent le passage, et 4 soldats bien équipés filtrent les passages. Ils fouillent les zombies de bas en haut puis de haut en bas. « Il ne faut pas qu’ils partent en ayant volé des biens appartenant à monsieur Jacques. » On a toujours dit « Monsieur Jacques », une forme de familiarité mêlée de respect, le respect des travailleurs simples, des autorités de base, des passants confrontés à une notoriété.

La population est faite essentiellement de cons, de débiles, de médiocres, et de quelques exceptions, les maîtres. Dieu m’est témoin.

Il connaît le caporal. Ils passent mais commencent à tousser et à cracher. Il veut, il insiste pourtant pour voir ça de près, repérer ce qui pourrait encore être sauvé.

Son portable sonne. C’est Nick, à Los Angelès. « J’ai appris ce qui s’est passé. Je vais faire en sorte que les assurances te remboursent. J’envoie deux bonshommes bien costauds pour les persuader de payer sans rechigner. » Le Business. Les affaires.

Lorsqu’à 20 ans, il a commencé à gagner du fric, il n’avait pas de pouvoir. Ses parents étaient originaires des pays de l’est, plutôt pauvres et laborieux. Ils étaient venus en France pour donner une chance à leur fils de vivre correctement.

Il avait saisi cette chance.

Après avoir violé Jasmine, un soir d’été sur une plage bretonne, il lui avait conseillé d’accepter de se marier avec lui. Elle avait des parents fortunés mais elle était faible et ridicule. Mais belle. Et conne. Et riche. Tout ce qu’il recherchait.

Très vite il fit fortune en s’insinuant dans les ventes d’armes françaises à des chefs de clans africains, sanguinaires, mais très attachés à l’esprit de fête lorsqu’ils « signaient » ensemble.

La sécurité. Le confort. L’amour de la famille. L’amour de Dieu. Le dégoût pour la médiocrité. Et un culte pour la méritocratie.

Jacques savait que le réchauffement climatique lui profiterait, tout comme à de nombreux autres nantis dynamiques. Les Européens accepteraient des salaires plus bas, et il pourrait massivement investir en Sibérie et au Groenland.

Le monde appartenait à ceux qui savaient s’y adapter.

Un « soldat du feu » les arrête un instant : « N’allez pas plus loin. Il ne faut pas. Les fumées sont toxiques, et à 500 mètres d’ici à peine, il fait plus de 100 degrés. C’est invivable. »

En effet, y compris les forces de secours semblent anéanties. Les vies disparaissent, laissant la place au néant noir et brûlant. Nikita, ça lui rappelle cette chaleur qui s’était répandue dans son corps lors de son premier faux orgasme honteux... Celui offert par un certain Jacques... « Je n’ai pas peur papa. Viens, on avance. »

Il résiste. « C’est trop dangereux ma chérie. Il l’a dit. On risque de mourir... Il ne faut pas y aller. Tout est détruit de toute façon. Il ne faut pas. »

Elle écrase sa bouche sur la sienne.

« Viens »

Le souvenir de champs de fleurs. Le souvenir d’une vie animale tonique dans des bois humides. Le souvenir de Jasmine, sa mère en pleurs. Le souvenir d’un jour où Michaël monte, entouré d’infirmiers, dans cette ambulance. Le souvenir des mains de son père qui tremblent. Le bout de ses doigts qui remonte sur ses cuisses. La nuit. La grande maison vide. Celle de la Baule. Les cris des gens sur la place de l’Hôtel de Ville. Un écran géant et un journaliste qui expose laconiquement les bouleversements du monde, sous les yeux horrifiés des quidams. L’image d’une fête victorieuse à l’envers. Des hommes et des femmes qui pleurent, qui semblent avoir vu le Diable.

Le président déclare l’état d’urgence. Les élections sont suspendues. Un couvre-feux est instauré au-delà de 22 heures.

Michaël dans sa chambre. Jacques qui l’engueule : « Tu n’es qu’une merde de gauchiste ! Je ne veux pas te voir avec ça chez moi ! » Michaël qui se recroqueville sur ces journaux, qui appelle à la solidarité et à une « Insurrection Verte ». Jacques qui lui arrache ces journaux et les brûlent sous ses yeux. « T’es un salaud papa. T’es un porc papa ! » Elle serre fermement la main de son père. « Viens avec moi par amour. Je veux que tu me montres ton courage ». Leurs deux silhouettes entrent dans la fumée noire.

Des mains par milliers se ruent sur leurs corps. Les mains fantômes des âmes outragées. Les fantômes qui s’abattent sur leurs corps/viande, leurs âmes égoïstes et sanguinaires...

L’usine éparpillée en millions tonnes de gravats. Le soleil terrible est revenu.

Une pluie violente s’est chargée d’écraser l’incendie gigantesque.

Les corps calcinés de ces existences/putes dessinent une tâche difforme entre des débris de taules et de plastiques déformés.

source : Andy Vérol & Hirsute

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