Retour au format normal


e-torpedo-le webzine sans barbelés
Gris et merveilles
chapitres III & IV
de Tang Loaëc

24 décembre 2006

par torpedo

(GIF)

CHAPITRES I & II

-3

Je ne suis pas mal loti.

Il me suffit pour m’en rappeler de psalmodier la longue litanie de mes avantages comparatifs. Monsieur ‘Alpha’ est cadre senior et reçoit l’aumône d’une carte de directeur. Il ne gagne ‘que’ six fois le salaire d’un employé ordinaire mais est invité aux ‘comités de direction générale’. Diagnostic facile, Alpha présente la plupart des apparences superficielles du succès. Il en résulte un lot de jalousies courantes plantées dans mon dos, qui ne pèse pas plus lourd que les admirations faciles et les sympathies intéressés.

Non, je ne suis pas mal loti.

Cette évidence raisonnable, il faut que je me la répète souvent pour contenir la tentation envahissante de redescendre les escaliers, franchir la porte et ne plus jamais revenir. Reclus derrière ce bureau, au travers les lignes écrites sur mon ordinateur qui n’ont plus aucun rapport de parenté avec les tâches pour lesquelles on me l’a confié, c’est déjà cette porte que j’entrouvre et franchis presque chaque jour.

Le rythme lent de mes colères se construit et éclate parfois en bulles de lave contrôlées, intérieures, avec des envies de saisir un écran et de le fracasser contre un mur, mais l’autre voix me modère, me demande non pas d’être raisonnable mais de prendre le temps d’examiner si ce n’est pas moi qui cède à des leurres illusoires.

Derrière moi, malgré la mesure que je cherche à mettre en toutes choses, un alignement de saccages. A chaque fois, je me suis inscrit en contre, en sauveur et contre tous, préférant avoir raison dans la colère de mes pairs et surtout des plus puissants que moi, que tolérer un compromis. Indépendance d’esprit ou envie suspecte de me dire meilleur. Je me soupçonne de ces deux crimes.

Ecartelé, pas entre mes désirs mais par les conséquences d’une volonté de trop assumer, je sens mes articulations se disjoindre, mon système se fendiller.

Je voudrais tout donner de la vie, à moi-même et à mes enfants, à mon aimée. Mon corps en arche porte tous leurs besoins et les miens, parfois sans limites raisonnables, et mon architecture laisse apparaître des craquèlements qu’il ne faudrait plus beaucoup pour transformer en cassure, et moi en épave.

Alors, je tente de faire monter un peu plus de sève pour rendre vie à ma carcasse de bois, j’essaye encore une fois d’inventer la vie.

Je suis las, pourtant plein d’énergie encore. Au monde de mes contradictions, je tire sur ma corde pour grandir, m’agrandir, la seule façon de ne pas me dire non. Je cherche dans le mur la brèche qui ouvre vers le monde que j’ignore, que je rêve sans image, que j’attends.

-4

Tendrement perverse... manipulatrice altruiste... telle tu te dis et telle tu es.

Délibérément ou inconsciemment, tes grands mouvements de balancier émotif me tiennent dans un équilibre instable, en résonance avec les battements de ton cœur. Tu me lances puis tu me rattrapes au bord du gouffre, avec un art consommé quoique peut-être involontaire. Le précipice, c’est te déplaire, puisque pour moi tes déceptions sont une plongée en eau profonde, des fosses marines où je peux couler comme un vaisseau torpillé. Il t’a suffit la nuit dernière de quelques phrases endormies, dont tu ne voulais plus entendre la réponse, pour déclencher mes vagues montantes d’anxieuse passion, me menant au petit matin dans le noir à tes pieds, pour les masser avant même de m’être vraiment réveillé. Puis, toute la journée m’a vu débordé par ces longs e-courriers pulsionnels, ou ces messages intenses et anxieux par lesquels je me rendais à toi, pieds et poings liés, alarmé de te craindre en état de bonheur insuffisant.

-  Serais-je seulement là... exactement là où tu voulais me mener ?

Manipulé entre tes doigts d’acier doux, moi que tu dis manipulateur, comme une marionnette réagissant à chacun de tes gestes, chacun de tes souffles qui me soulèvent comme la feuille dans une volute de vent, aspiré par les déchirures que ta présence inscrit dans l’air.

Ensuite, je t’attends, délivré d’une angoisse par une autre.

Ta réponse a été d’une gourmandise féroce, m’annonçant à mots découverts ton intention de profiter de tous les droits abusifs que par mail, je t’ai demandé de revendiquer sur mon esprit et sur mon corps. L’appréhension rôde non loin car je sais de quoi tu as déjà été capable et j’ai mendié que tu ailles plus loin. J’avais trop peur que tu repartes déçue.

Manipulé ou exalté, je t’ai délivré un permis de chasse sans limite ni quota et je sens ton corps de jaguar blond, souple et affamé, tourner en pensées autour du mien, prêt à dévorer mes entrailles. Effrayé et exalté, j’attends avec une impatience offerte la lame dont tu vas me découper. Cravache, ceinture, fouet, tu as nombre d’outils capables de me faire hurler. Privation, emprisonnement, humiliation, tu as tant de ressources pour me réduire à un silence suppliant, me forcer aux suppliques que tu vas rejeter, rieuse, et peut-être me soutirer des larmes.

Je te connais bien des moyens de me faire mal, mais je m’attends à pire : « L’attente du pire est pire que le pire », c’est l’une de tes citations préférées. T

u sais inventer et tenter, tout le temps, d’autres moyens que ceux dont tu as déjà usés. A l’appréhension s’ajoute la surprise, je ne sais jamais d’où va venir le coup, quelle forme la punition va prendre. Tes techniques s’affinent à l’école de ma peine et ton imagination comme ton audace ont plaisir à bousculer les miennes.

Oui, je vais souffrir bientôt, au moment où tu vas le décider.

Je ne résisterai pas mais serai mené à la limite de ma résistance, j’aurai loisir de mordre mon bâillon longuement ou de crier, en espérant à chaque coup que ce soit le dernier. Malgré cela, je ne regretterai rien de ton droit absolu à exulter au spectacle de ma défaite et je serai fier quand, après le supplice, tu me diras le plaisir que tu as pris à me battre et à m’humilier.

Si tu me demandais, juste avant le premier coup et la cravache dressée, si tu dois l’abattre ou aller dormir, je te supplierai encore une fois de nous transfigurer.

Entre ces deux instants, l’avant et l’après... les cris et les pleurs.

Mais la nuit fut douce. Tu est rentrée d’assez bonne humeur, m’a tiré du lit vers une heure du matin pour m’y renvoyer rapidement réchauffer les draps où ma chair était ton plat. Assise au bord du lit, tu t’es déshabillée sans aide, tandis qu’à demi endormi je posais de petits baisers dans le bas de ton dos. « Tu dors encore », m’as-tu dis, « je ne suis pas là », et tu as enserré ma tête ensommeillée d’un T-shirt, couvrant mes yeux et laissant ma bouche découverte. « C’est un fantôme féminin qui dans ta nuit est venu te hanter », j’ai senti la pression douce de tes fesses sur mes lèvres, ai tendu la langue vers la fleur de chair, pendant que tu vérifiais ma vigueur. « Tu ne peux rien faire que te laisser hanter », et pour que ce soit plus vrai encore, en te retournant sur mon corps, tu as remonté mes poignets vers la tête du lit et d’une attache de rideau, tu les a réunis et liés. Possédé par cet esprit nocturne, j’ai dansé sous ton corps jusqu’à ce que tu t’empales sur moi, tendu, et me laisse tenter de survivre assez longtemps à ton assaut pour pouvoir t’amuser. Par pitié, après avoir vérifié que je n’avais pas cédé trop tôt, tu m’as ordonné au bout d’un temps de ne plus résister et, martelé par ton pubis, mon aine à lancé ses jets de semence, délivrée dans la prison de latex fin qui encagoule mon sexe, costume obligé pour le faire accepter dans ton sanctuaire.

Tu m’as pressé contre toi, ensuite, tronçon de corps dénudé et familier entre deux extrémités avalées par l’anonymat dont tu les avais recouvertes.

Tu as défait le lien, mes doigts se sont desserrés des barreaux, mes bras se sont refermés sur toi que je ne voyais pas,

avec l’immense tendresse que tu fais naître en moi.

site :
-  La Vénus Littéraire

torpedo