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e-torpedo-le webzine sans barbelés
Comme le font les vautours sur les charognes
une nouvelle d’Andy Vérol

12 décembre 2006

par torpedo

(JPEG) Tout le monde connaît bien les Grands Magasins à Paris. Le Printemps et les Galeries Lafayette font rêver plus d’une ménagère française. Le faste déployé est étourdissant. On est fasciné par tant de luxe étalé à longueur de vitrines, de portemanteaux et de déco de Noël.

On ne fait que s’y précipiter pour acheter. On y vient aussi, et par centaines de milliers, pour voir, se nourrir via le regard, de ces produits magnifiques.

Toutes ces femmes et tous ces hommes, se bousculent presque pour apprécier les odeurs, la douceur des tissus...

L’âpreté du bonheur made in capitalisme.

Et en disant ça, je ne fais pas de mauvais esprit.

Mon portable sonne. C’est inévitablement ma femme, parce que j’ai changé de téléphone du fait du harcèlement incessant des proches... Ceux-ci se sont découverts une affection pour moi depuis que mon bouquin s’est bien vendu, et surtout depuis que je suis allé bégayer quelques fois à la radio et à la télé. Il s’en est suivi une déferlante de revivals de « proches »... « Allo, c’est Magalie... On est sorti ensemble en 1994... »

C’était du domaine du cauchemar.

Au début, les premiers jours du moins, j’ai laissé faire, en imaginant que ça se calmerait un peu. Mais ma messagerie était pleine tous les jours et mon téléphone fixe débranché.

J’ai donc résilié mes anciens contrats avec mes opérateurs téléphoniques (ça me fait penser à de la « baise mécanique » ce truc d’opérateur téléphonique. Le mec qui communique via ton cul avec un énorme tube souple, du type en caoutchouc et qui parle à sa mère...).

Je réponds. Ma femme est excédée par mes absences répétées. « T’es où encore ? » C’est à peu près la même chose que lorsque je bossais de façon conventionnelle. Lorsque j’avais un boulot normal... Que je gagnais ma vie à ne faire que des choses contraignantes pour mon corps/psychique et pour mon corps/viande.

Il m’arrivait, lorsque j’étais ce petit bibliothécaire à moitié efficace, de ne pas venir des demi-journées entières sans avoir à le justifier.

La bibliothèque se situait dans un petit village du Vexin français. Le truc complètement isolé. Le maire était un type de droite qui se consacrait surtout à la dorure de son étiquette. Il se pavanait dans les fêtes locales et serrait des pinces à tout va.

Lui et ses sbires municipaux n’aimaient la culture que comme un faire-valoir auprès des populations. Les termes « éducation populaire », « lecture pour tous » ou toute autre forme d’approche politique, démagogique et pseudo-populaire (et pseudo-intellectualisante) sont l’apanage des « démocrates » en quête de reconnaissance...

Je gagnais donc 1220 euro par mois pour tenir une petite bibliothèque de campagne.

C’est fixé à ce poste que j’ai commencé à écrire très intensément.

Les conseillers municipaux m’annonçaient toujours leurs visites par avance, si bien que je ne mettais un peu d’ordre dans mon boxon, que l’avant-veille et la veille de leur venue.

Le temps ne passait pas. J’écrivais des nouvelles et des romans et je lisais : des bandes dessinées et des romans de cul.

Surtout.

Je regarde les manteaux pour hommes qui sont inabordables... pour celui qui n’a pas touché le pactole comme moi.

Ma femme a raccroché sans me dire de mots doux, dès que je lui ai annoncé que je traînais dans les Grands Magasins parisiens. Bordel ! Oh oui ! Je grogne dans ma jeune barbe épaisse.

Bien sûr, je me suis fait virer, après deux années d’abus... Le maire, ce mafieux infect de droite (il s’était fait construire une piscine et un terrain de tennis au frais du contribuable) avait été remplacé par un maire infect de gauche. Celui-ci demanda des audits dans tous les sens. Il souhaitait reprendre la commune en main, avec son équipe d’apprentis gauchistes (plutôt mal habillés, un peu sales pour certains et toujours d’une arrogance toute militante de type « Mais attends, c’est avec ton égoïsme que des gens crèvent la dalle dans le monde » ou encore « t’as pas le droit de dire que le mariage des homos n’est pas une question prioritaire pour des gens qui se revendiquent comme étant progressistes et de gauche. »).

Ils n’appréciaient pas que j’aie pu être embauché par la précédente équipe municipale, si bien qu’ils m’ont vite collé au cul, en prétextant qu’il fallait bien qu’ils rencontrent et apprennent à connaître ceux qui bossaient pour la commune.

Pendant les premières semaines, j’ai fait attention.

Ce manteaux noir en laine Hugo Boss est pour moi... 480 euro ! Putain ouiii ! J’adore. J’sors ma carte bleue (j’ai pas pris la gold pour continuer à être traité comme un crétin de quidam...).

J’ai fait attention à être là, à l’heure, à remplir l’ensemble de mes missions avec plus ou moins d’efficacité... Mais avec mon passif, et la façon dont j’avais géré certains adhérents un peu casse-couilles (« Mais vous êtes jamais ouvert à l’heure... Y a même des fois où ça ouvre pas du tout. » Et moi de répondre : « J’ai pas que ça à foutre. C’est du boulot ce que je fais. Parfois j’peux pas ouvrir parce que je suis très occupé à faire le nécessaire pour que cette bibliothèque remplisse pleinement sa mission de service social et culturel. »).

Madame Parcoeur était au conseil municipal. Et Madame Parcoeur, je lui avais dit, un samedi matin sur le marché, alors qu’elle distribuait ses tracts avec la rose moche dessus : « Vous avez une tête de droite de toute façon... Et puis, finalement, vous êtes les mêmes que ceux que vous critiquez... Vous êtes des crétins égoïstes ».

Il faut dire que j’avais bu plus de 5 pressions de Kro depuis 9h00 du matin.

J’achète un pull Lacoste. La carte ! La carteeee bleue !

Ça m’a vite gonflé d’être rigoureux. J’avais à justifier de tout. Les gens de gauche sont très concentrés sur la culture... Ils pensent qu’on remplacera les guerres, les fanatismes et les famines avec des profs, des journalistes, des bénévoles et des bibliothécaires partout... Lorsqu’ils parlaient du dossier « Bibliothèque » en réunion, ils prenaient un soin particulier à dire ce qu’ils pensaient du rôle de celle-ci...

J’en avais marre. Je recommençais à sécher le boulot.

On recommençait à m’engueuler. Et à ça s’ajoutait cette façon gavante de faire des réunions en permanence, à tout bout de champ, pour parler de chaque détail...

A leurs yeux, j’étais un électron libre égoïste, plutôt insaisissable, sans doute de droite ou d’extrême droite (toutes les personnes qui contestent le mode de pensée hyper-mièvre des gauchistes socialisants sont taxés de « droitisme ») .

C’était exaltant cette façon de faire. Avec mes 1220 euro par mois, j’étais traité tel un Messier arrogant. Ils s’acharnaient sur moi comme le font les vautours sur les charognes qui jonchent le sol des déserts. Quelle façon de dire ! Je m’étonne ! Ah !

En fait, leurs petits tics de moralisateurs me faisaient bien penser qu’ils étaient devenus la nouvelle droite :

ils voulaient lutter contre l’insécurité.

Ils appréciaient des termes comme « ordre », « armée », « police municipale », « répression » (dans certains cas seulement ?)etc.

Ils savaient ce qu’était la bonne culture. Ils allaient voir des opéras, des pièces de théâtre de Beckett, ils lisaient plein de livres et mettaient leurs plus beaux vêtements pour aller écouter une célébrité culturelle ou politique de gauche (de type Fabius, Biolay, Bedos, Ruquier, ...).

C’était abominable.

Lorsqu’ils s’intéressaient à d’autres courants culturels, c’était toujours avec ce dédain si particulier : « Je n’aime pas trop le rap, mais c’est bien que ça existe, d’ailleurs mes enfants en écoutent. » Ils méprisaient le Vaudeville, les chanteurs de variété, le mouvement de rock gothique, les kermesses de village, le cirque traditionnel, ... Ils aimaient la Marseillaise « mais si seulement on change ces paroles affreuses et guerrières... » Ils trouvaient jolies, les photos en noir et blanc. Ils aimaient les peintures pseudo-rupestres africaines ou les dessins de guerriers noirs sur fond rouge vif mais crachaient sur les scènes de chasse faites par des artistes européens (« ça n’a rien à voir !!!!! »). Ils étaient tous écolos mais ne prenaient jamais les transports en commun.

Ils étaient contre la mal-bouffe mais laissaient leurs gosses manger à la cantine du collège...

J’achète des chaussettes Burlington. Je me fais le look du vieux millionnaire, le vieux beau qui danse sensuel sur du Franck Sinatra sur la piste de danse d’un bateau de croisière immense battant pavillon United States dans les Caraïbes.

"J’me lâche merde ! C’est le sexy man. Le beautiful vieille peau. C’est le « tranquille pénard dans mes chaussures en cuir/même/les/semelles...".

Les réunions étaient chiantes à mourir. Sitôt passé le cap des reproches infinis qu’ils avaient à me faire, ils commençaient à « diatriber » sur LEUR conception de la culture. Pendant une heure ou deux, les uns et les autres des conseillers citaient des exemples de ce qu’ils aimaient bien « en ce moment »... C’était très snob dans l’ensemble. Toujours une chanteuse algérienne et un groupe malien pour faire World Music (Quitte à ce qu’une chanteuse algérienne ou un groupe malien puisse être tout aussi gonflant que des joueurs d’accordéons !)... Des livres convenus de Sollers (ouh le cul c’est osé !), des femmes-écrivains dans le vent qui parlent de leurs vagins comme des steaks à 15% de matières grasses du type Catherine Millet, Virginie Despentes, des mecs que personne n’avait lu mais qu’il était indispensable d’avoir lorsqu’on est de gauche (Bourdieu, Artaud, Kerouac et tout ce bordel).

Et puis chacun y allait de son artiste inconnu mais qui "a un talent inouï et un message sans concession contre ce que fait Israël aux Palestiniens, contre ceux qui exploitent les ouvriers en Chine et les mecs qui bastonnent leurs femmes". Les types comme Dantec, Houellebecq ou Soral étaient à manipuler avec beaucoup de précautions. « Il semblerait qu’ils aient des liens avec des sectes et avec des nazis de la pire espèce ».

On tournait en rond. Il n’y avait aucune approche divertissante de la culture, ni même une vision alternative.

Certains conseillers, et surtout madame Parcoeur, m’avaient dans leur ligne de mire.

Ils étaient venus « jeter un œil » à la bibliothèque... Et bien entendu, ils avaient constaté que j’avais acheté plein de Bd, de Mangas terrifiants (Avec des hordes de mecs surarmés qui bousillent des familles de paysans dans des villages), des disques de rap hardcore, du cd de punk, des romans de cul, des bouquins d’analystes de droite, etc.

Bref, tout ce qu’il ne fallait pas acheter, je l’avais...

Evidemment, avec mon esprit de provocateur-né, je n’en loupais pas une.

Un jour, un des conseillers me demanda l’ouvrage le plus intéressant que nous avions parlant sans concession du racisme. Et j’ai proposé, « tout naturellement » Mein Kampf d’Adolf Hitler... Fuck off ! « On ne peut pas rire de tout. Des millions de personnes sont mortes à cause d’un tel ouvrage. » Alors j’ai souri en coin. « J’ai bien autre chose à vous proposer alors... » Il me fixa avec un mépris digne de celui des pires mecs de droite qui existent. « Spinoza encule Hegel de J.B. Pouy... ». Le bouquin est génial mais le bonhomme ne le connaissait pas. Et il pensa immédiatement que je me foutais de sa gueule. Si bien que j’allai chercher le « truc » qu’il fixa comme une fiente qui aurait explosé dans la paume de ses mains. « Vous n’avez pas des ouvrages sérieux sur la question ? » Je partis m’asseoir à mon bureau. Je croisai les bras, et entrepris de regarder une araignée descendre du plafond.

Il m’était assez difficile de justifier de ma « politique d’achats », étant donné l’approche totalement libertaire que j’avais de la culture.

Il était « inadmissible de voir des bandes dessinées avec des hommes monstreux qui ont des rapports sexuels avec des adolescentes... » Les hommes de gauche, ça les faisait rire ces ouvrages... Les femmes, en revanche, étaient totalement choquées, en bonnes mères de famille qu’elles souhaitaient devenir ou rester.

J’ai plein de sacs de fringues de luxe dans mes mains. Je passe devant les vitrines de Noël, bouscule quelques gosses un peu trop subjugués (« Oh vous pouvez pas faire attention à ma fille ?! Elle n’a que 4 ans ! » Putain de merde...)

Ma façon d’être de gauche à moi, c’était plutôt mettre l’innovation, la contestation et le désordre au centre de tout, c’est à dire la liberté totale de penser, de faire et d’agir.

La liberté de foutre le bordel.

Ça ne collait évidemment pas avec ces femmes et ces quelques malsains larbins d’hommes (sans doute rêvaient-ils de se faire sucer et mordiller le gland par l’une de ces amazones pseudo-féministes...).

Je pensais souvent « Je m’en fous » lorsqu’ils me posaient leurs questions à rallonge. Et je trouvais ça jouissif de choquer la moralité en proposant des artistes radicaux, libres, revendicatifs, vindicatifs, boulimiques de « No limit »...

« Mais il y a des limites à tout... Notre commune est constituée d’enfants, de femmes et d’hommes qui viennent d’horizons différents. Que vous fassiez une exposition sur des associations de lutte contre le racisme, contre la famine ou contre les discriminations sexuelles, c’est quelque chose qui permet de faire avancer le débat. Mais votre idée de salon de la Bd japonaise, c’est l’ouverture sur une sous-culture qui met en avant la violence et l’oppression. »

C’était tellement ennuyeux. Je comprenais que beaucoup de femmes (de cette commune tout du moins) votaient à gauche parce qu’elles voulaient un monde en paix qui permettrait à leurs enfants de vivre en sécurité...

Merde ! J’avais à faire à des pures nonnes laïques...

Les mecs étaient plus lubriques lorsque je me trouvais seul à seul avec certains d’entre eux. Ils adoraient le cul et même la domination dans le cul, mais, comme tous ces prêtres catho, ils refoulaient à mort leurs instincts publiquement, au point d’en devenir des pervers totaux en privé.

L’un des conseillers municipaux avait 41 ans, il s’appelait Dominique Jérôme (Oui Jérôme est un putain de prénom-nom de famille !). Il était marié à une femme institutrice très militante. Ils avaient deux gosses. Lui s’en occupait à « 50% » avec sa femme et partageait les tâches ménagères avec elle.

Je suis assis sur un banc, non loin de la Gare Saint-Lazare. J’ai froid. Je suis même gelé. Mais je ne suis pas pressé de rentrer, du fait de l’angoisse. L’anxiété. Je ne gère pas très bien ce truc de la « notoriété » et de la « célébrité », si bien que j’ai l’impression d’être totalement à côté de mes pompes.

Dominique m’avait plutôt trouvé sympa durant les réunions, et me proposa d’aller boire un verre, un soir de semaine « pour faire connaissance. »

Ma femme n’aimait pas que je sorte avec des mecs qu’elle ne connaissait pas.

Quelques années plus tôt, j’étais un alcoolo-fêtard de mauvais augure qu’elle avait contribué à effacer de mon être. Il ne me restait qu’un « vice » libertaire « Sex, drug and Rock’n’roll ». C’était une piqûre d’héroïne une fois de temps en temps, lorsque je ne parvenais plus à gérer ma vie (Je n’ai pas de problèmes suffisamment graves pour survivre. Alors je souffre de n’avoir que des soucis permanents qui minent mon esprit. Des angoisses. La poisse ; On ne pense qu’à ça. Il n’y a rien à faire. Ma vie zéro, c’est mon karma mauvais. Je n’y connais rien en bouddhisme et toutes ces choses étranges, si bien que les drogues me paraissent être un bon compromis... D’autant que mon niveau de vie moyen d’européen me le permettait déjà).

Bref, je n’en fis qu’à ma tête et emmenai Dominique sur un terrain neutre, un pub de Cergy-Pontoise, à une demi-heure de route à peine.

On s’est mis à picoler comme des trous. Et lui de parler de sa vie avec sa femme, ses enfants : « ça me fait chier le partage. Ça me casse les couilles. C’est plus une bonne femme. Elle est indépendante, elle décide de tout, elle refuse de faire certains trucs au lit. » Moi c’était ça qui m’intéressait.

Bien évidemment, des siècles d’obscurantisme sexuel nécessitaient un sérieux rattrapage.

« En fait, voilà... Bon ok j’ai pas mal picolé alors j’m’en fous... Des fois j’vais aux putes... J’baise des trav ou des gamines africaines bien salopes pour pas cher... J’m’en fous.. J’aime bien ces trucs où j’les fouette la plante des pieds et où je les traite de putes... t’façon c’est c’qu’elles sont... Elles sont des salopes. ÇA TE MANQUE PAS TOI LES SALOPES ?! »

Il se mit à gueuler. Les clients se tournèrent vers nous. « Putain baisse d’un ton. C’est la honte là » il inspira très fort. Se leva. Resta là à vaciller raide comme un piquet : « De Toute façonnnn, c’est des SALOPES ! J’VAIS TOUTES LES BAISER CES SALOPES ».

Quelle ne fut pas ma joie lorsque je le vis entrer écarlate en salle de réunion, le lendemain après-midi.

Je laisse imaginer mes pensées lorsque je voyais Dominique en réunion... Il ne put cependant rien pour moi. Il appuya même la décision de me licencier pour faute grave parce que, sans doute, craignait-il que je ne révèle sa vie de débauche à sa femme féministe...

Je ne manquai pas de le faire dans l’écriture d’une nouvelle qui fut publiée sur un blog tenu par un des anciens conseillers municipaux de droite. J’y nommais ceux qui avaient insisté pour que je parte.

A ça s’ajouta mon attaque aux prud’hommes pour licenciement abusif et zou, j’étais aux anges... (17550 euro d’indemnités versées par la mairie).

Deux mois plus tard, je signais avec un éditeur, puis le succès honorable qui me permet de me les geler tranquille sur un banc parisien quelconque...

Loin de me suffire, je suis retourné dans ce village où j’avais traîné mes guêtres.

Rien n’avait bougé. Les maisons étaient à leurs places... Tout était à sa place.

Dans mon monde, tout doit rester à sa place, pour pouvoir être agréable à vivre. Je respire. Comme si je ressentais tout le travail de mon cœur battant.

La bibliothèque est fermée. « Pour cause de travaux. »

Je récupère ma Vectra dans ce parking payant Vinci

« Le vol de l’argent. Partout le vol de l’argent qu’on a bêtement gagné. L’argent et son petit bruit dans le billet, la musique douce de l’argent, le besoin de sourire à son fric. Se dire qu’il faut en garder un peu pour ses funérailles pour ces gerbes de fleurs que le petit ne peut pas payer encore. Penser que cette argent tombe à point nommé dans les poches d’un type qui a appris qu’il allait mourir bientôt. C’est si tôt. Tellement inutile de raconter sa vie. C’est si long à raconter. Si court et inutile à vivre. C’est tellement insensé de penser que l’on a rien changé, rien fait évoluer. Qu’on n’a même pas été, un instant, ce battement d’ailes de papillon en Amazonie. Le temps. Le corps/viande qui se laisse détruire. Mais le corps/psychique que l’on adule, que l’on s’évertue à continuer joli. Ce temps qui est passé. Ce gris du ciel. Ce froid d’hiver tardif mais tellement puissant. Les souvenirs en otage. L’alcool qui s’écoule agréablement dans les pensées. »

Je me suis pointé devant la maison n°7. Une maison construite dans les standards des années 90. Une architecture archi vue et un terrain complément bien entretenu. JE CHIE EN MOI. SUR MOI. DANS LA VECTRA ! Et je suis entré dans cette maison par l’arrière. Je savais...

Je ne sais pas si c’est vrai. Je sens la merde. Stoppé à un feu rouge sur le Boulevard Haussmann. Putain que j’ai honte.

J’étais entré chez lui. Dominique. Par la porte-fenêtre de derrière. Et je l’ai vu, à l’étage, nu, les couilles serrées à mort (violacées genre boule gonflée de crapaud) à gueuler comme un porc sur une femme étalée par terre, pleine de giclettes de sang... Il s’est alors tourné vers moi et s’est mis à brailler encore : « V’là c’que j’suis d’venu ! J’suis plus qu’ça à cause de toi... »

La femme avait son âge et elle paraissait morte. Ce con avait buté sa femme au moment où j’avais pénétré dans sa baraque.

Faire du mal à ce point.

Ecrire un article sur un mec qui, après lecture, après avoir vachement mal digéré la chose, après avoir compris qu’il venait de perdre cette femme si « indépendante et militante », ça relève de l’exploit. Ça me donne un sens. Ça donne un sens à mon existence d’avoir fait tout ce mal... J’en sais rien. C’est couillon la vie.

Je suis sorti de la maison sans rire. J’ai eu du mal à retrouver ma voiture. C’était étrange... Et quand j’ai démarré, je l’ai vu, ce con de Dominique, complètement à poil, avec ses couilles bien violettes, courir derrière en hurlant encore et encore : « J’les ai bien BAISEES CES GROSSES SALOPES ! »

On n’y pense pas. A l’appartement, je n’ai pas vu ma femme. Elle n’est pas rentrée.

Elle m’en veut d’être allé claquer du fric dans les magasins. Je regarde la télé. Un homme occidental moderne ne sait faire vraiment qu’une chose. Regarder la télé. Regarder la télé en picolant des bières encore. Et des petits boudins antillais chauffés au micro-ondes achetés chez Picard. Tu sais les petits boudins créoles qui piquent très fort. Qu’on grignote. Non moi. Que je grignote en regardant Marie-Ange Nardi. Je ne sais pas.

Je ne sens plus la merde. J’ai jeté mon froc et mon calbute dans la rue sans que personne ne me voit. Comme un enfant. Le petit enfant. Et j’ai lavé tout ça, dans mes poils de cul. Des bouts de crottes séchés. Je suis pitoyable. Ne pas faire ce genre de détails.

Les petits boudins antillais avec des chips « fromage de chèvre et poivre ».

Je n’écris plus.

En fait ça m’a rendu dingue que plein d’inconnus sachent qui je suis. Ils te disent « bonjour ». Ils s’accaparent de ton destin. Ils te posent des questions alors que tu es en train de faire tes courses.

Je ne dois pas penser à ça. La transe. La télé. Personne des gens intelligents côtoyés, ne regardait autant la télé.

Finalement, ce qui manque le plus profondément à l’homme honnête moderne : c’est la violence, la mort, la destruction, l’animalité jouissive qui se dégageaient, naguère, des rapports quotidiens entre les êtres...

Je ne sers à rien. Je ne sers à rien... A rien.

Blog Andy Vérol

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