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La CIA se met à table pour être couverte
Par Philippe Grangereau

24 septembre 2006

par torpedo

Après le scandale d’Abou Ghraib, des agents ont médiatisé leurs pratiques pour faire pression sur la Maison Blanche.

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Les agents de la CIA ont aussi des coups de blues.

Après avoir utilisé la torture plusieurs années durant à partir de début 2002, nombre d’entre eux ont commencé à avoir des doutes sur la légalité des techniques auxquelles ils avaient recours pour faire parler leurs prisonniers dans les prisons secrètes et à Guantanamo Bay, où 450 « combattants illégaux » sont détenus.

Fin 2005, plusieurs d’entre eux ont approché quelques journalistes américains pour détailler les techniques qu’ils utilisaient avec l’approbation des autorités. Hormis les coups au visage et au ventre, les prisonniers sont forcés de se tenir debout pendant plus de quarante heures, sans sommeil, menottés aux mains et aux pieds.

Cette technique est jugée comme « l’une des plus efficaces ».

Les suspects sont aussi contraints de se tenir debout, nus, dans une cellule dont la température atteint 50 degrés, tout en étant régulièrement aspergés d’eau glacée.

La méthode la plus douloureuse est celle de l’asphyxie par eau, la « baignoire ». Inventée au Moyen Age, utilisée aussi bien par l’Allemagne nazie que par le KGB soviétique, elle a été perfectionnée par la CIA sous le nom de « water boarding ».

« Le prisonnier, expliquent ces sources, est attaché à une planche inclinée, la tête plus basse que le corps afin que l’eau ne reste pas dans les poumons, ce qui provoquerait la mort. Une pellicule de cellophane est enveloppée autour du visage tandis que de l’eau froide est versée. Inévitablement, le prisonnier se débat, croyant qu’il va mourir asphyxié. »

Des volontaires de la CIA qui ont expérimenté la technique ont tenu une moyenne de quatorze secondes.

Khalid Sheikh Mohammed, considéré comme l’un des instigateurs des attentats du 11 septembre 2001, capturé en 2003 au Pakistan, n’y a pas échappé. Les interrogateurs ont été « ébahis et admiratifs » de constater qu’il avait tenu « entre deux et deux minutes et demie avant de se mettre à table ».

Al-Libbi, un autre membre d’Al-Qaeda appréhendé en 2005, a été soumis au « water boarding » et à d’autres tortures pendant deux semaines, poursuivent ces sources. Il a avoué que des membres du réseau de Ben Laden avaient été entraînés en Irak à utiliser des armes biochimiques. Des aveux sur lesquels l’administration Bush s’est appuyée pour faire le lien entre Al-Qaeda et Saddam Hussein.

Plus tard, il a été établi qu’Al-Libbi n’avait fait que répéter ce que les interrogateurs voulaient entendre.

En livrant ces révélations embarrassantes à la presse, les agents de la CIA avaient pour objectif de faire pression sur la Maison Blanche afin qu’elle fasse « légaliser » leurs actions et les protège rétroactivement contre toute procédure judiciaire.

L’administration américaine assurait jusque-là à la CIA que le Président avait le pouvoir « légal » d’ordonner ce que Bush appelle un « programme alternatif ». Mais entretemps, en avril 2004, a éclaté le scandale de la prison d’Abou Ghraib en Irak, qui a conduit le département de la Défense à traduire en cour martiale plusieurs militaires, qualifiés de « brebis galeuses » et présentés comme ayant agi de leur propre chef.

Quelques mois après ce scandale, un rapport classifié de la CIA signé par le général Helgerson avertissait que ces techniques « apparaissent constituer un traitement cruel et dégradant selon les conventions de Genève ». Au moins trois officiers de la CIA, selon une source informée, auraient dès lors refusé d’être formés à ces « techniques d’interrogatoire coercitives », d’autres auraient fait une sorte de grève de la torture.

Steven Miles, médecin et enseignant à l’université du Minnesota, dénonce dans un livre (1) le rôle essentiel joué par les médecins militaires dans la supervision des tortures.

« Psychologues et autres professionnels de la profession médicale ont souvent aidé les tortionnaires à déterminer le degré de mauvais traitements que pouvait subir la victime. »

A Guantanamo, certains observaient les interrogatoires derrière des miroirs sans tain ou étaient présents dans la salle. Nombre de médecins militaires auraient masqué les causes de la mort des victimes, lorsqu’elles avaient la chance d’être répertoriées. Ce qui n’était souvent pas le cas des prisonniers fantômes détenus par les services secrets comme la CIA.

-  Philippe Grangereau

(1) Oath Betrayed : Torture, Medical Complicity, and the War on Terror, Random House, 2006.

Lu sur :
-  Radio Air Libre

source originelle :
-  Libération

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