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Mon usine, la suite... Il y a autant de nos cauchemars que de nos fantasmes
une nouvelle d’Andy Vérol

Catégorie free littérature
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(JPEG) Sans me précipiter, j’allais de plus en plus souvent sur le Vieux-Port. C’est là que se déroulaient quotidiennement des manifestations. Bien que la plus grande partie de la population vivait la destruction des libertés individuelles et l’amenuisement de son pouvoir d’achat sans rechigner, il existait encore quelques milliers d’irréductibles qui hurlaient leurs colères. L’endroit était pittoresque, et surtout, mon brassard m’identifiant comme « l’étranger » révoltait les gens qui manifestaient là.

Cela créait des liens.

Il y avait beaucoup d’envie de vivre chez ces gens-là. Ils souhaitaient reprendre en main la longue liquéfaction des structures d’un régime populaire.

Toutes les élites s’étaient pliées devant les voleurs de pouvoir qu’étaient nos dirigeants (ils l’avaient toujours été, mais les bouleversements qui frappent une société sont toujours favorables aux bourrins, aux têtes de con, aux petites bites, aux éjaculateurs précoces, aux violeurs potentiels, aux guerriers gueulards, etc.).

Les journalistes qui, depuis les années 80, s’étaient complètement laissés inféoder à la cause capitaliste (même s’ils contestaient ce système, ils ne l’analysaient, à dessein, qu’en surface, s’assurant de jolies rentes de notoriété. Ainsi, on appelait les Français qui étaient sympathisants de l’extrême droite et de l’extrême gauche, des radicaux, des gens « malades socialement » à qui on expliquait jamais assez bien ce qu’ils pourraient tirer de ce système économique si généreux...).

Les écrivains et intellectuels de renom avaient fini par rallier les partis qui soutenaient un ordre économique prétendument irréversible.

Les années 2000 avaient entériné l’idée que le Peuple n’était que la chose imbécile qu’il fallait domestiquer...

Tous le pensaient, y compris les anarchistes, les communistes, ... Le peuple devenait « les gens » puis « des individus », puis « des hommes et des femmes avec des besoins et des aspirations. » Ce qui me paraissait désespérant, c’était simplement que j’étais encore convaincu que nous pourrions peut-être changer très vite le monde... C’est ce qui arriva, mais ça n’était pas du tout ce que j’avais espéré.

Au Vieux Port, un matin d’hiver (près de 21°c le matin tout de même), je croisai Maurice G. Dantec participant à une manifestation orchestrée par des catholiques favorables à la messe en latin. Je me joignis à eux et compris qu’ils voulaient en découdre avec d’autres manifestants, les rebuts sociaux des quartiers nord qui s’occupaient de vider les beaux appartements des quartiers chic.

Carl était avec moi.

Nous n’avions pas l’intention de choisir un camp en particulier. Il me donna une cigarette roulée que je fumai avec appétit.

Un certain Robert éructait : « Y en a marre des youpins ! (Des mots comme ceux-là étaient revenus à l’ordre du jour du langage courant), marre des bougnoules ! Y nous ont tout détruit avec leur pétrole de merde ! Y faut jamais s’allier à des juifs ou des arabes ! C’est des peuples de terroristes ! C’est Jésus qui l’a dit ».

C’était amusant d’écouter tous ces gens à la parole libérée qui vaquait là, à leur petite Révolution universelle à l’échelle d’une crotte de mouche. Et en face, ça n’était pas mieux. Une bande de septuagénaires braillait également, contre les « fachos », les « écolo-fachos », les grands patrons de l’industrie Bio-OGM... C’était à ne plus rien y comprendre. C’était amusant. Carl et moi nous asseyions sur un banc, dans un restaurant improvisé au bord de l’eau. On s’ingurgitait une petite salade de Soja et surtout on se sifflait des verres d’eau de vie décolle/gorge...

Complètement bourrés, on se caressait la cuisse en matant tous ces gens qui se gueulaient les uns sur les autres. Dès le matin.

Une foule énorme se tassait là et le pouvoir laissait faire des jours entiers. La presse n’était autorisée à couvrir ces manifestations que si elle en faisait un résumé défavorable (On ne force pas un journaliste à écrire pour la peur, en faveur de la grosse majorité qui ferme sa gueule et n’en pense pas moins) : « De dangereux activistes se sont une fois de plus rassemblés au Vieux Port de Marseille. Tandis que la ville tente de survivre au marasme économique, des centaines de fanatiques saccagent ce haut lieu de l’Histoire de la ville. ».

Ce n’était pas totalement faux.

Les coups de semonce étaient toujours les mêmes. Si un mouvement grossissait trop, remettant en question l’ordre établi, la presse durcissait le ton, donnait raison au déploiement de policiers surarmés dans les quartiers alentours. « Si notre pays peut être fier d’avoir su garder la liberté d’expression et de manifester comme une valeur universelle, les citoyens semblent en avoir assez de ces mouvements qui remettent en question la sécurité de chacun et la liberté de travailler ».

Ce type de vieilles rengaines apprises par cœur dans les universités de propagande qu’étaient les écoles de journalisme, asseyait confortablement une logique du repli sur soi et d’un soutien inconditionnel à un régime autoritaire.

Nos brassards et notre façon de rester en retrait, nous conféraient un statut spécial, et un traitement particuliers. Lorsque les flics par centaine, se ruaient sur la foule des manifestants, ils prenaient soin de nous laisser tranquilles. Nous pouvions regarder le carnage en toute sécurité.

Nous, nous étions réservés pour l’oppression par contamination.

A l’occasion de ces assauts furieux, l’Etat organisait des événements majeurs ailleurs, qui attiraient plus volontiers l’attention des journalistes. Ceux-ci, bien incapables d’informer sur les violences policières (Il est apparu, au fil des décennies, que les journalistes considéraient la Police comme une structure nécessaire au bon fonctionnement de la société. Quand on parlait de « casseurs » dans les manifestations altermondialistes de la fin des années 90, on évitait soigneusement de parler de violences étatiques et surtout du détournement éhonté du bras policier de tous les états pour protéger les biens et les vies de ceux qui plongeaient les peuples dans la dépression, le suicide et dans la mort. On dénonçait furieusement les casseurs de vitrines, on affirmait qu’il était inacceptable de laisser faire tout ce désordre, à demi mots, sans vraiment le dire...).

Quant aux journalistes plus guidés par une forme d’éthique restant sur les lieux, ils avaient droit à leurs lots de coups de poings et de matraques bien placés (Les couilles, les nibards, les genoux et les crânes étaient des zones privilégiées).

Pour Carl et moi, ces jours-là, c’était fête.

L’air puait le sang, la haine, la sueur. Ça sentait la bête paniquée.

Ça humait si bon la merde aussi. Oh oui !

« Aux mains de l’état, la force s’appelle droit, aux mains de l’individu, elle se nomme crime, oh chromosome Y, Oh chromosome Y... Oh maman suis-je un tueur ? Dans le sang le malheur... Qui traîne dans le secteur et l’assassin se meurt... »

Nous chantions ces odes à la liberté tandis que des hommes et des femmes s’entendaient craquer de partout. Leurs squelettes misérables étaient bien moins assourdissants que leurs grandes gueules revendicatives. On riait Carl et moi, en picolant. On riait et on se tapait sur l’épaule... Quand un flic passait près de nous, zou : « Marche au pas en colonne ! Marche pas à l’armée ! Marche au pas à l’école ! Marche au pas cadencé ! Marche ! Repos ! Marche ! ».

Quand un manifestant sprintait pour échapper au coup assuré d’un molosse de l’ordre, vlan : « Les flics bastonnent bien trop ! Dans les caves dans le métro ! Parce que t’es basané ! ».

Ils délogeaient les manifestants en fin d’après-midi quand la température dépassait allègrement les 30°c. C’était jouissif. Ultime supérieur du vent brûlant asséchant brutalement les plaies ouvertes.

Vivants ! Re-Vivants ! Encore Vivants ! Blessés mais vivants ! Mais nan ! Pas vivants...

Des mecs restaient sur le carreau. Morts ou gravement blessés. Certains flics avaient pris une vraie assurance avec le grossissement infect de l’autoritarisme...

Ils frappaient sur les « gauchos » (qu’ils fussent d’extrême droite, de droite, de gauche, libertins, libertaires, anti-avortement, ils sont tous considérés comme ça par un flic) à s’en tordre le poignet, à s’en faire éclater la queue d’un orgasme ultime. Les forces anti-émeutes étaient fabriquées avec des sales gueules, des moins que rien et des racailles blanches... Il ne fallait surtout pas qu’ils aient une synapse en état de fonctionnement. Il suffisait qu’ils soient des zombies ayant intégrés les grands principes de l’obéissance.

On aimait ces jours faits d’hémoglobine. Mais nous aimions aussi lorsque tout était plus calme.

Les jours qui suivaient ces grands nettoyages policiers étaient d’un calme très reposant.

Quelques hommes et femmes, souvent des personnes âgées s’insurgeaient par petits groupes « contre la répression policière. » Ils brandissaient les photos de proches qui avaient été victimes de ces grands nettoyages.

Pour éviter les problèmes, Carl et moi nous isolions pour raconter ce que nous avions vu à des journaux libres, distribués « sous le manteau » (disons que les serveurs internet installés dans d’autres pays permettait de diffuser quelques infos à ceux qui se battaient contre les régimes totalitaires). Nous témoignions mais demandions à garder l’anonymat. Si par malheur on indiquait nos noms aux autorités, nous risquions tout simplement de disparaître de la circulation mondiale. Un grand classique qui nous faisait très peur.

L’attente pour rejoindre l’Ile/Usine nous obligea donc, au fil des mois, à s’inventer une nouvelle vie.

Branler du vieux. Boire. S’éclater sur le Vieux Port avec les révoltés. Trafiquer. Parfois régler des comptes. La raclure. La bande de raclure. Les hyper raclures. Ouvriers de merde. LA piscine est fraîche. Je fais jeter des blocs de glace pour la refroidir rapidement. Si je ne faisais pas ça, il faudrait que je me baigne dans une eau quasiment brûlante... Les paysages qui entourent ma propriété sont horrifiants. Tout est totalement asséché. Mon îlot de bonheur ressemble bien à une « prison dorée ».

Je DETESTE CE TERME MERDE ! Expression de pétasse ! Expression de poufiasse au bois charmant ! Bêtement. Me branle facilement sur le transat. Slurp...

A suivre :

Lire également :

Mon Usine... parallèle

-  source : Andy Vérol & Hirsute



Publié le 24 avril 2007  par torpedo


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