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Mon usine, la suite... Dedans, dehors
Les manivelles du temps béant
une nouvelle d’Andy Vérol

Catégorie free littérature
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(JPEG) Je ne cesse pas de pleurer. Franchement je ne parviens pas à me retenir. Elle est grosse. Mes joues trempées de larmes glissent entre ses gros nibards voluptueux. Un croissant d’aréole dépasse de son soutif vulgaire. Rouge. Dentelles transparentes. J’enquille un bon coup de langue sur le tissu rêche du balconnet. « Bon, ben faut pas pleurer comme ça mon bon. » Elle a plus de 60 ans. C’est un peu une grand-mère. Il fait un froid de pute dans cette camionnette aménagée avec mauvais goût. Les draps et couvertures léopard. Les tissus colorés. La musique horrible : Français Valéry en sourdine. Marta a une voix/tabac et une vulve/bifteck. Elle est contrainte de faire un grand écart pour que ses cuisses s’ouvrent vraiment. « J’suis un pauv’mec... J’ai rien fait, que dalle. Ma vie. » Elle sent pleinement la sueur sous les bras. JE me shoote à ses odeurs corporelles. « Je suis comme dans une boîte Marta. Je suis dans le trou du cul de ma vie. Ça fouette la merde et tout. Tu vois. De murs dans mon studio. Et la crasse. Je sais pas quoi te dire. » Son menton est plein de longs poils noirs bouclés. Je lui roule une grosse pelle. « Mais t’inquiète pas, t’es encore jeune. Et tout peut encore s’arranger... La vie se passe pas toujours comme on veut mon petit. Mais je sais, d’après mon expérience, que parfois ça se passe mieux. C’est comme ça. » Je vais et viens contre le bas filé qui galbe sa cuisse. Comme un chien.

Pluie. Puis éclaircie.

L’eau coule en torrent du sommet du mont Javier à la plaine. Le tsunami a littéralement lessivé les sols. Des millions de sillons dessinent les courbes de l’île. Un Palmier ou deux gisent au centre de nulle part. Juan vide lentement la caisse envoyée par la Vérole. Des boîtes de conserve. Des gels douche. Quelques vêtements et couvertures. Et au moins cinq cents litres de bonbonnes d’eau de source. Puis ...

Plus d’hélicoptère. Au-dessus de nos têtes. Seulement.

Le soleil qui frappe comme une enflure cosmique. Mignon. Mais non. Le sol boueux est jonché des millions de détritus dispersés. Des tonneaux, des caisses, des boîtes, des matières organiques pourrissantes, des outils, des plaques de rouille, des tas de papier en bouilli, des ressorts, des tissus fossilisés par la saleté et la sécheresse, des morceaux de jouets d’enfants, des barils de lessive, des pots de confiture, des postes de télévision, des tours d’ordinateurs, des câbles, des planches de bois, des briques, des statuettes, des bouteilles cassées, des canettes fêlées, des magazines, des journaux, ravagés, morceau de photo exhibant une jolie cuisse bronzée, des bâtonnets de glace, des ficelles, des tambours de machine à laver, des barrettes à cheveux, des fourchettes, des lames de couteau, des boyaux, des bouts de gras, des bassines, des bas de soie, des sexes en plastique, des élastiques, des queues de peluches, des épluchures, des plots, des plats, des poings américains, des instruments amérindiens, des dinars, des trophées de pillards, des piles, les pulls, des parterres, une main de Fatma, un crucifix, des bd d’Astérix et Obélix, des circuits imprimés et des châssis abîmés... Des... Des... Des... Le tout submergé ou dégueulassé par l’immense soulèvement de boue salée qui a traversé l’île en quelques heures...

Nous sommes au milieu de ce champ gigantesque d’ordures. Un paysage in imaginé.

Nous avons construit une cabane de fortune avec quelques carrés de tôles et des morceaux de bois.

Nous ne sommes plus que 26. 7 femmes et 19 hommes. 9 sont morts du choléra en une semaine.

12 sont morts de maladies inconnues. 7 se sont suicidés... Le reste des 114, nous les avons appelés « les révoltés du clafouti », sont morts dans le naufrage du cargo ou shootés au sniper par un sbire de la Vérole.

Marseille grouillait de monde. Nous étions vraiment à l’écart des habitants réguliers de la ville. Nous avions le droit de nous balader où bon nous semblait, à nos risques et périls. En effet, il avait fallu simplement que Michel, un nain en attente comme nous, sorte de notre quartier, pour qu’une dizaine de marseillais ne se jettent sur lui, et ne le lynchent à coups de marteaux.

C’était plus simple pour Carl et moi. Nos corps puissants gênaient considérablement les agresseurs.

En fait, la plus grande partie de la population française continuait à vivre normalement. Le pays, tout comme l’Europe entière d’ailleurs, devait s’adapter à la sécheresse récurrente et aux pluies torrentielles. Il devait aussi adapter son appareil de production d’énergie, son système économique. Tout avait changé, et l’homme s’avéra apte à s’adapter efficacement aux changements. Avec près d’un tiers d’espèces animales en moins, des millions de morts et d’immigrants et des milliards de milliards d’euro de dégâts engendrés par les intempéries les guerres, les attentats, les pillages et les révoltes, les choses se mettaient en place.

L’Homme s’adaptera à jamais aux drames qu’il est le seul à provoquer.

Marseille ressemblait à Bagdad durant les deux guerres pro-pétrole ou au Caire lors des saccages terroristes anti-touristes, tel que nous les voyions dans les reportages télévisés... Nous n’avions que des images de télé en tête. Nous avions tellement été nourris aux écrans de diffusion télévisuelle que nous connaissions bien mieux les rues des villes de New York, de Los Angeles ou de Koweit City que les boulevards des villes/banlieues dans lesquels nombre d’entre nous vivions.

Marseille était poussiéreuse, grouillante de monde, de voitures poubelles roulant dans tous les sens, sans respect des panneaux de signalisation ou du code de la route, avec ses revêtements routiers troués de toutes parts, ses rigoles d’eau frelatée courant le long des trottoirs bondés.

La ville suait terriblement.

La ville sentait les relents de biles, les merdes des culs humains et de chiens mélangés. Elle semblait affalée et secouée par des tiques nerveux et des haut-le-cœur soudain. Ce que le capitalisme, la société de consommation avait pu effacer était revenu au galop. La crasse. Les mouches. Les maladies dans la respiration de chaque être accosté ou croisé. Ça braillait, ça gueulait. Avé l’accent, la population vivait la récession avec ferveur. La violence des rapports, la résurgence de formes de violences incontrôlées...

Quelques années plus tôt, juste avant les bouleversements, les élections mensonges où chaque citoyen pouvait s’exprimer, mettaient souvent en exergue, le sentiment d’insécurité...

Si seulement ceux qui s’étaient chiés abondamment dans le froc avaient réalisé à quel point ils étaient plutôt en sécurité, peut-être les maîtres du monde auraient pu se focaliser sur la modification, en profondeur, des modes de production d’énergie...

Les règlements de compte. Les politiciens que l’on foutait en prison. Certains zigouillés en pleine rue... Une élite en remplace une autre...

Au début des années 2000, tout ce qui ressemblait à un pouvoir de contrôle et de gestion de la société était entre les mains de bourgeois sortis tout droit des écoles de techniciens de la politique. Les économistes avaient remplacé les écrivains comme donneurs de leçons et initiateurs d’avenir. On cherchait les économistes un peu originaux pour soulager le peuple via la sacro-sainte télé. On expliquait tout de même, et sans fin, qu’il n’existait aucune alternative à la société de marché. Tout au plus pouvions-nous tenter de soulager les souffrances de ceux qui ne pouvaient pas profiter du système.

Alors très vite, quand le climat s’est mis à implacablement détruire l’environnement, à annihiler les productions agricoles, à assécher quelques fleuves (les centrales nucléaires accolées au Rhône avaient du être fermées, faute de recevoir assez d’eau pour refroidir la vapeur d’eau...), il a bien fallu se rendre à l’évidence. Nous nous étions vraiment fait mettre jusqu’au fond de nos quelques huit mètres d’intestins obstrués par la méga/bouffe...

Si le port de pêche de Marseille était devenu inopérant (La Méditerranée était définitivement débarrassée de sa faune et d’une grande partie de sa flore), il était devenu un point d’effervescence et d’échanges. Les marchandises transitaient massivement par la cité phocéenne, créant de grosses opportunités pour les habitants. Ces derniers avaient du boulot et s’étaient octroyés l’ensemble des métiers en fermant la ville à tous les nouveaux arrivants. C’était pourquoi nous étions isolés. C’était aussi la raison de notre sorte de bannissement non officiel. Nous portions tous un brassard vert qui nous distinguait des marseillais. Cette empreinte permettait de nous discerner du tout venant. Si nous ne le portions pas, et que la police nous arrêtait, nous risquions tout simplement d’être jetés en prison, où pire encore, hors de la ville...

Les campagnes étaient peu recommandables.

Des maffias locales avaient pris le pouvoir sur les terres et les trois épis de blé ou de soja qu’elles pouvaient encore produire. Le trafic d’eau avait pris le pas sur celui de la cocaïne ou du shit. Si l’un d’entre nous se retrouvait balancé hors d’une ville, sans protection, nous risquions d’être soit éliminés, soit utilisés comme ouvriers agricoles... non rémunérés.

C’est à tour de rôle que nous baisons les 7 femmes. Elles ont entre 16 et 61 ans. Je décide d’une chanson à fredonner dans ma tête juste avant d’aller tirer mon coup. Nous sommes plein de mouches. Nous sommes imbibés de maladies, de virus. Nous sommes couverts de merde. De crasse. Nous nous nettoyons avec l’eau de mer. Et Nous jouons avec ce ballon de foot crevé sur le carré de gravier que nous avons aménagé. Avant d’aller baiser, je choisis souvent des chansons de Sabine Paturel, de Gold et Image, de Goldman.

Ou Life is Life lala lalala, LIFE IS LIFE, LALALALALA... Ou It’s just me, myself and I.

Ou Je ne sais pas. Ça m’arrive de choisir un morceau de Sardou ou de Lama. Mais que du vieux. Je n’ai pas le souvenir de musiques et de chansons du début des années 2000. Ces années-là, les ventes de disques se cassaient la tronche et on chopait tout sur le net... Comme on continue à le faire, je crois, aujourd’hui encore. Tout là-bas. Et alors ces trucs des années 2000, ça s’alignait, ils n’arrêtaient plus de produire. Tout le monde faisait de la musique. Et tout le monde la diffusait.

Alors je prends un air dégagé, et je fredonne un air engagé in my brain, et entre dans le cabanon. J’entends ricaner quelques mecs, mais ça va, ça ne me dérange plus de pisser et de chier devant tout le monde. Alors baiser... Bon. « Et J’ai crié ! Crié eh ! Aline la pute ! Pour qu’elle revienne ! Et j’ai pleuré ! Baisé ! Eh ! Oh j’avais tant de peine ! Puis il y a plu... Sur cette plageeee... Ce doux visageeee... Avait disparu... ».

Je m’embrouille dans les paroles en m’activant dans Marie, la veuve d’un chef magasinier. La tôle est chauffée à blanc par le soleil, si bien que nous avons l’impression de nous accoupler dans un four à chaleur non tournante.

Marta laisse faire le bruit de l’eau qui s’écrase dans la tasse. Son thé vert. « J’aimerais plutôt ne pas sortir de là, lui dis-je, si tu veux bien, je voudrais emménager dans ta camionnette, vivre avec toi... Je te paierais bien sûr. » Elle prend un air dépité. « Mais mon coco, il t’en faudrait un paquet de pognon pour compenser toutes mes passes. T’as pas les moyens mon chéri. » J’ai pas les moyens. Je les trouverai les moyens. Je pense qu’il est possible de vivre dans une camionnette avec une pute proche de la retraite. Je pense que c’est assez rassurant... Et ça me rapprocherait de mes débuts dans la bite qui gicle. Avec la grosse maman de Malik. Ces heures payées mais sensuelles. Ces heures de matelas qui grince et ces baisers fougueux, vivants comme des pieuvres entrelacées...

Dans la salle fraîche où je branlais les vioques et où j’en profitais pour me laver, je restais près d’une demi-heure assis, à regarder l’extérieur dans l’entrebâillement laissé par les volets pas entièrement clos. Je me demandais vraiment à quoi cela pouvait servir de prendre le sperme de ces vieux pour produire des enfants, alors que l’on mourrait d’être trop nombreux...

A suivre

Lire également :
Chapitre précédent Mon usine... parallèle

-  source : Andy Vérol & Hirsute



Publié le 19 avril 2007  par torpedo


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